Un seul Limier aurait suffi

Le Limier, de Joseph L. Mankiewicz (1972) et Kenneth Brannagh (2013)

Kenneth Brannagh a eu un jour l’idée de reprendre Le Limier de Joseph L. Mankiewicz, et de l’adapter à sa sauce. Le projet n’était pas tant celui d’un auteur (qui aurait sans doute reculé devant la difficulté) que d’un producteur, avec une motivation claire : donner à Michael Caine le rôle de l’aristocrate (à l’époque Laurence Olivier) et confier celui du jeune parvenu (tenu par Caine en 1972) à Jude Law, héritier plus ou moins officiel de l’icône anglaise – notamment suite à son interprétation du mythique Alfie.

Pour ceux qui ne l’ont pas vu, rappelons que Le Limier est un huis clos ; c’est un jeu d’échecs à échelle humaine, un combat d’esprits, qui voit s’opposer un vieil aristocrate à un jeune journaliste, accessoirement amant de la femme du premier. Mankiewicz a du souffle : sur plus de deux heures et quart, il met en scène un affrontement sans merci, haletant, trouvant en permanence de nouvelles sources de suspense. Mais surtout, tout est prétexte à élargir le propos, et c’est là la véritable force du film : l’opposition, c’est l’homme qui se voit vieillir contre la jeunesse ; c’est l’aristocrate contre le self made man d’origine modeste ; c’est le conservatisme contre le libéralisme ; c’est la lutte des classes dans un salon.

Déjà, en leurs temps, Laurence Olivier et Michael Caine portaient en eux leur propre rôle. Laurence Olivier, c’est l’acteur de théâtre, c’est Shakespeare adapté comme personne à l’écran ; c’est l’ex mari de Vivian Leigh, icône de l’âge d’or des studios hollywoodiens ; c’est Hitchcock, Michael Powell, Otto Preminger, pour ne citer qu’eux… En face, Michael Caine est le mauvais garçon, l’anti-James Bond dans la série des Harry Palmer, et le séducteur typiquement british dans Alfie, en 1966. En 1971, il est Jack Carter dans La Loi du milieu, un gangster qui se rend à Newcastle pour venger son frère dans un déferlement de violence. On est loin des planches, loin d’Hollywood ; mais les temps ont bien changé, et les studios historiques sont momentanément dépassés par la vague indépendante de Schlesinger, Peckinpah, Scorcese, Lumet, Coppola, etc., qui font des films selon leurs bons vouloirs, s’éloignent de Los Angeles, changent les règles établies il y a des décennies par les studios. Michael Caine, c’est la nouvelle génération contre le classicisme révolu de Laurence Olivier.

Kenneth Brannagh a sans doute vu la version de Mankiewicz, et elle lui a certainement plu. Mais son remake s’obstine à gommer minutieusement tout ce qui pouvait faire l’intérêt de l’original, se limitant à un strict jeu de cluedo à deux dans une maison de riche version années 2000. Finies les oppositions de style, de rang, d’éducation, d’héritage. N’ayant plus rien à raconter, il se repose sur les acteurs, mais c’est loin d’être suffisant : Michael Caine nous laisse nostalgique de son rôle de 1972 (peut-être s’est-il demandé ce qu’il faisait là) et malgré toute notre bonne volonté, Jude Law n’est pas Michael Caine.

sleuth

Cette nouvelle version a en fait pour seul véritable intérêt de nous rappeler l’existence d’un vrai chef d’oeuvre, l’un des meilleurs films de son auteur (à qui l’on doit également Eve, La Comtesse aux pieds nus ou L’Aventure de Madame Muir pour ne citer qu’eux). D’un point de vue artistique, c’est un objet d’étude fascinant pour qui veut observer comment on peut, en deux traitements, tirer le plus exaltant ou le plus insignifiant d’une même matière. Espérons que les spectateurs qui n’ont pas vu l’original auront malgré tout la curiosité et le courage de se plonger dans les 2h18 de Mankiewicz ; c’est tout le bien qu’on leur souhaite.

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