Jason Bourne, un héritage lourd à porter

Jason Bourne : l’héritage est une sorte de défi face à la logique de la trilogie qui s’était conclue en 2007 : comment continuer Bourne sans Bourne, sans son amnésie ? Pour réussir le changement dans la continuité, la réalisation a cette fois été confiée à Tony Gilroy, scénariste des trois premiers films, maîtrisant donc parfaitement les ressorts d’une intrigue plus alambiquée à chaque épisode. Et peut-être le plus à même d’imaginer la pirouette qui pourrait trouver en un nouvel agent, non amnésique, un centre d’intérêt digne de son illustre prédécesseur. La tâche n’était pas simple.

L’héritier sous pression

L’absence de mémoire de Jason Bourne était la raison d’être, le moteur de la série. Un personnage sans but précis, sans cause à défendre, dont la seule motivation était de retrouver son identité, et de savoir d’où il venait et comment il était devenu cette machine de combat. Ainsi, dans la trilogie, chaque péripétie est provoquée par la volonté affichée du protagoniste ; provoquer une action liée de près ou de loin aux programmes de la CIA le concernant (d’abord Treadstone, puis Blackbriar) est une possibilité nouvelle de découvrir qui il est. Il ne sait pas ce qu’il va découvrir quand il se rend à Berlin, mais la seule association de son nom à la ville l’y guide naturellement. Il ne se pose pas la question de ce qu’il va y affronter : il a la conviction qu’il peut faire face à toute opposition, quelle qu’elle soit ; ou plutôt, le risque qu’il encourt n’entre jamais en ligne de compte quand il prend sa décision. Il est armé pour faire face à ce risque.

Car Jason Bourne est une sorte de surhomme, c’est ce qui frappe dans le premier épisode, quand nous le découvrons presque par hasard. Ses capacités physiques hors-normes sont doublées d’une réactivité et d’un sens de l’anticipation quasi surnaturels. C’est ce qu’explique le personnage de Julia Stiles, quand elle est appelée en renfort sur le cas Bourne dans La Mort dans la peau : « Tout est calculé. Il n’y a pas de place pour l’improvisation ». Eclairage ô combien fondamental dans la mythologie bournesque : considérez que les agents issus des programmes ont toujours un temps d’avance, qu’on ne peut pas anticiper leurs faits et gestes mais seulement les interpréter pour connaître leur but. Rien ne sert de les suivre ; si on ne sait pas les devancer, ils ont déjà gagné.

Et ce constat ne se limite pas à Bourne, il concerne tous les agents que ce dernier croise sur sa route. On peut même observer une montée en puissance, au fur et à mesure de la trilogie : entre la confrontation dans les roseaux de la campagne française dans La Mémoire et la course-poursuite de La Vengeance à Tanger, les ennemis du héros sont de plus en plus forts, et l’opposition de plus en plus coriace. Chaque nouveau combat est plus rude, plus instinctif ; il y a quelque chose de sauvage, d’animal dans le corps-à-corps couteau contre magazine de Munich, dans les poursuites en voiture dans Moscou, et surtout dans ce combat à mains nues qui finit contre le carrelage d’une douche marocaine (l’un des sommets d’action de la trilogie).

Le « coup de magazine »

En ce sens, Jason Bourne : L’Héritage poursuit et complète la série. L’aspect hors-normes des agents a toujours été assumé ; il est désormais expliqué de façon scientifique. Depuis des années, et dans le cadre de nouveaux programmes (dont seul Tony Gilroy doit maîtriser l’articulation), les agents se voient prescrits des traitements qui développent leurs capacités physiques et cognitives. Cette nouvelle information a deux conséquences un peu paradoxales : d’un côté, Bourne, rejoint par une armée de soldats améliorés, perd de son unicité ; peut-être était-ce nécessaire pour donner sa chance et sa raison d’être à un nouveau héros. D’un autre côté, elle accrédite la thèse, largement suggérée depuis La Mémoire dans la peau, qu’on a affaire à un genre de super-héros contemporains. Ce que la CIA fabrique, c’est une nouvelle forme de Captain America, plus discrète, sans doute plus adaptée à son époque. La différence avec le super-héros classique, même le plus sombre, c’est que les modernes ne défendent aucune cause ; quand ils cessent de servir aveuglement l’Amérique dans des missions dont ils ne comprennent ni les tenants ni les aboutissants, ils se mettent au service d’eux-mêmes. Une fois que Jason Bourne est remonté à la source, il n’a plus de raison d’être, et il retourne à son ancienne identité.

C’est en fait là, dans les motivations des héros que se situe la vraie différence entre la trilogie et son avatar. Bien sûr, Jeremy Renner/Aaron Cross est présenté comme l’héritier de Matt Damon/Jason Bourne : le premier plan sous l’eau de L’Héritage prolonge l’ultime image de La Vengeance, suite à un ultime plongeon du héros dans les eaux New-yorkaises ; et la poursuite sur les toits de Bangkok renvoie de façon évidente à celle de Tanger. Et pourtant, Aaron Cross n’est plus guidé par l’incertitude, ses déplacements ont un but précis. Il sait d’où il vient, et la machination qu’il veut déceler n’est rien qu’il n’a jamais su. Là où des flashbacks sans repères ponctuaient les quêtes de Bourne, celles de Cross sont entrecoupées de séquences des épisodes passés, ayant pour fonction de préciser que les histoires des deux agents sont entremêlées. Mais le spectateur n’est pas trompé : le temps n’a pas la même signification pour les deux. Jeremy Renner, une fois débarrassé de son ennemi d’agent thaïlandais, devra trouver un but lié à son passé ; contrairement à Bourne, il a la possibilité (pour lui-même) et l’obligation (pour le spectateur) de le faire.

L’Héritage se garde bien de proposer une fin, et fait mine de s’offrir une suite sur un plateau ; mais si la série a été prolongée de manière habile dans cet opus, on se demande ce qui pourra désormais motiver l’héritier, si ce n’est une cause extérieure à lui-même, rompant alors avec la tradition bournesque. Pleinement conscient de ses capacités (puisqu’il sait d’où il les tient), de ses motivations (puisqu’il sait d’où il vient), Aaron Cross devra choisir : rester une froide machine à tuer, ou devenir un héros. Un choix que Jason Bourne n’avait jamais eu à faire avant de disparaître.

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