« Inspiré de faits réels » : la mauvaise caution de Polisse

Le film Polisse a reçu le Prix du jury au festival de Cannes en 2011. Il a glané un certain nombre de récompenses ici et là, et malgré la déception des Césars, a sauvé l’honneur avec le montage et le meilleur espoir féminin – face à l’ouragan The Artist. Côté public, le film eut un certain succès, attirant plus de 2,3 millions de spectateurs. Les prix ne veulent pas dire grand chose quant à la qualité intrinsèque d’un film ; le succès public non plus. La réunion des deux est déjà plus intéressante, et Polisse a suscité un certain enthousiasme lors de sa sortie. Aidé par une bande-annonce plutôt réussie, il avait donc de quoi attirer l’attention.

Il est précisé en introduction que le film est inspiré de faits réels. En effet, Maïwenn nous emmène dans le quotidien de la Brigade de Protection des Mineurs (BPM), en suivant différents cas directement adaptés de la réalité. L’avantage de ce parti pris – s’inspirer de faits réels et le revendiquer d’entrée – est que le spectateur a constamment en tête que ce qu’il voit (au moins les cas) est le quotidien de la BPM. Le risque en est d’avoir l’illusion de s’effacer derrière l’aspect documentaire et donc a priori indiscutable, et de s’imaginer que la force du propos, sa réalité, vont rendre le film réaliste. Mais le film tombe dans trois écueils.

  1. L’observation d’un univers confronté en permanence aux violences faites aux enfants empile mécaniquement les témoignages, les interrogatoires. Le spectateur prend en plein visage les situations les plus sordides : quelle nouvelle horreur va-t-on nous sortir ? Quel interrogatoire sera le plus crasseux, quelle histoire sera la plus écœurante ? On sent l’intention sous-jacente : tout est réel, il ne faut donc pas déformer la réalité ; ménager le spectateur reviendrait à tricher. Mais c’est tout l’objet d’un parti pris de réalisation de savoir sélectionner pour être précis et pertinent ; s’inspirer du réel ne veut pas dire être réaliste. Polisse ne s’est pas donné la peine de prendre du recul et accumule les séquences comme un catalogue, donnant un côté pittoresque, voire exotique, au sujet (le mal-être des policiers est d’ailleurs traité de la même façon). La façon dont les enquêteurs interrogent brusquement et sans empathie la mère d’une petite fille victime d’attouchements transpire la séquence (et elles sont nombreuses) justifiée par un simpliste « ça se passe vraiment comme ça ». De plus, le choix inutile de montrer le contre-champs (comment un pédophile est découvert par ses proches, des témoins, des aveux…) plutôt que de se limiter à l’équipe de la BPM renforce cette impression que tout doit être montré, sans discernement. A se complaire dans cette souffrance, dans cette violence, le film tombe dans un voyeurisme teinté de fascination morbide.
  1. Côté casting, Maïwenn semble tendre vers un dispositif comparable à celui des Bureaux de Dieu, où Claire Simon racontait le quotidien d’un centre du Planning familial. Dans ce dernier, des têtes connues voire archi-connues (Nathalie Baye, Nicole Garcia…) jouaient les rôles des conseillers, médecins, etc., alors que des inconnues jouaient les femmes qui venaient demander conseil. La présence de stars permettait notamment d’accentuer le rapport entre le spécialiste, distant, qui écoute sans jugement, et la parole anonyme qui se confie. Mais dans Polisse, ce choix s’avère malheureux ; plutôt que de se limiter aux enquêteurs que nous suivons et qui nous sont effectivement familiers, il s’étend aux coupables ou victimes (Audrey Lamy, Sandrine Kiberlain…), annulant l’effet de « réalisme » désiré. Couplé au traitement exotique du sujet, le film deviendrait presque une immense scène de théâtre où des acteurs connus interprètent des personnages violents, brisés, confrontés aux pires horreurs, avant d’aller tous ensemble se saouler au champagne avec le reste de la jet-set parisienne (on se met à les imaginer en train de se féliciter pour telle ou telle réplique).
  1. Là où le sujet de départ semblait assez fort pour porter le film, le scénario fait le choix de multiplier les enjeux superflus voire hors de propos. Certaines missions rappellent les mauvaises séries policières : le service entier se consacre à retrouver un bébé kidnappé, oubliant le reste, pleure quand le bébé retrouvé est dans le coma mais trinque quand il s’en sort ; ou les « on oublie jamais la violence » d’un Joey Starr qui a le cœur gros… Les grosses ficelles tire-larmes font voler en éclat ce qu’il aurait pu rester au film de réalisme. Les problèmes conjugaux, les envies d’enfant, les conflits avec la hiérarchie, les conflits dans l’équipe, tout est traité à l’avenant : sur-écrit, peu cohérent, et ne laissant jamais les scènes vivre (quel dommage que ce déjeuner à la cantine, d’abord si réussi, vire à l’opposition flic diplômé vs flic formé sur le tas, et se termine sur une tirade complètement absurde où Jérémie Elkaïm (le flic diplômé) parle comme un dictionnaire). Maïwenn se réserve le meilleur, en photographe qui suit l’équipe (dans une mise en abyme douteuse), d’abord mal acceptée par Joey Starr avant qu’ils deviennent amoureux. On parlait des séries, la boucle est bouclée.

Le sujet fort, le casting de luxe, le parti pris rude semblaient à première vue être des atouts pour Polisse ; ils se retournent contre lui. Choisissant de tout miser sur l’émotion quitte à y aller à coup de poings, le film se noie dans ses excès. Son parfait opposé, en ce sens, est le film de Claire Simon : concentré sur les interventions des conseillers, s’interdisant toute digression, Les Bureaux de Dieu brouillait parfaitement les lignes entre documentaire et fiction, et se révélait captivant, surprenant, émouvant. Moins d’étincelles, moins de paillettes, donc forcément moins de prix et moins de spectateurs ; mais cela ne veut pas dire grand-chose.

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