Resnais nous surprendra toujours

Film après film, Alain Resnais confirme qu’il est un infatigable chercheur. Toujours une nouvelle direction, une nouvelle variation, l’exploration d’une piste nouvelle. Faite de ruptures et de continuités, sa filmographie est un ensemble varié et cohérent d’une valeur inestimable – et compte quelques chefs-d’œuvre. Pourtant, Alain Resnais ne semble pas être à la recherche du chef-d’œuvre, ni d’un absolu de cinéma. Être à la recherche, tout simplement, est son moteur ; pouvoir, dans chaque  nouveau long-métrage, fixer une émotion, transmettre une réflexion, ouvrir des horizons au spectateur et à lui-même. En ce sens, Vous n’avez encore rien vu pourrait être le titre de presque tous ses films ; mais celui-ci le porte très bien.

Dès les premières images, Resnais nous bouscule. Dans une longue séquence d’ouverture, les acteurs, qui portent leurs noms dans le film, répondent les uns après les autres au téléphone et y apprennent la mort de leur ami et metteur en scène, Antoine d’Anthac. Par-delà la mort, il les invite à se rendre dans sa dernière demeure. C’est toujours la même voix, qui répète inlassablement le même texte à tous. Cette succession d’appels identiques annonce déjà le dispositif : on ne le sait pas encore, mais on se prend à comparer les façons de répondre, les « oui » de l’un ou « oui, c’est moi », de l’autre… Un prologue en guise d’exercice de style, qui n’est qu’un aperçu un peu mystérieux de ce qui va suivre.

Orphée et Eurydice

C’est une vidéo qui attend les comédiens : d’Anthac leur confie la mission de déterminer ensemble, à partir des images de répétitions, si une troupe amateur mérite ou non d’adapter son « Eurydice ». « Eurydice », c’est son chef-d’œuvre, il veut s’assurer que l’esprit en soit respecté ; et tous ceux qu’il a convoqués ont joué la pièce pour lui. Ils sont donc les plus compétents pour juger du travail présenté. Et quand les images des répétitions commencent à défiler, très vite, les acteurs sont pris dans un tourbillon qui les entraîne vers le jeu, et ils se mettent à réciter le texte, en parallèle, à rejouer les scènes ensemble… Trois couples jouent alors les rôles principaux : Pierre Arditi – Sabine Azéma (comme une évidence), Lambert Wilson – Anne Consigny, et les jeunes anonymes de la vidéo (en ce sens, c’est l’exact opposé de Smoking/No smoking, ou Azéma et Arditi jouaient respectivement 5 et 4 personnages). Et très vite les décors changent, le fil narratif se déroule hors de tout espace, et suit alternativement chacun des duos dans leurs aventures. C’est au sein d’une même scène, dans le contrechamp, que la rupture peut avoir lieu, et par simple effet de montage on peut découvrir Lambert Wilson répondre à Sabine Azéma, alors qu’ils n’ont jamais interprété la pièce ensemble. Ainsi, si tout rappelle le théâtre (les décors, l’éclairage, le bruitage), Resnais noie la perception dans un découpage complexe.

Eurydice et Orphée

Ce dispositif est poussé à l’extrême, et nous donne l’occasion d’assister simultanément à plusieurs versions d’une même pièce. Chaque changement de comédiens est un nouvel éclairage sur le sens de l’action, et une autre compréhension des personnages en fonction de leur jeu. C’est ici que réside certainement le plus grand intérêt du film : les acteurs, avec leur interprétation propre, donnent un sens, un ton particulier à la pièce. Et dans les alternances, le spectateur est témoin de ce changement permanent de ton. L’énergie de Sabine Azéma contre la fragilité d’Anne Consigny, la tranquillité bouleversée de Pierre Arditi contre la mélancolie de Lambert Wilson, tout se répond au travers de dialogues répétés par les uns et les autres, et augmente l’intérêt. C’est là que le prologue prend tout son sens : comment la même chose est-elle interprétée par deux, ou dix acteurs différents ?

Dans un faux final, Resnais nous propose une conclusion festive surprenante, brisant l’atmosphère dramatique dans laquelle tous ses comédiens étaient tombés. Mais cette facétie révèlera bientôt sa raison d’être ; dans un plan magnifique d’une forêt rappelant celle où Orphée et Eurydice se retrouvent enfin, la dimension tragique de la pièce trouve sous nos yeux son écho dans le réel – ou peut-être y avait-elle trouvé son inspiration. Et lorsque, à l’enterrement d’Antoine d’Anthac, sa troupe quitte le cimetière, endeuillée mais solidaire, c’est l’Eurydice anonyme, celle de la vidéo, qui se glisse furtivement vers la tombe. Pour Resnais, cette dernière interprète du rôle est la seule orpheline.

Vous n’avez encore rien vu n’est pas un film d’acteurs. C’est, certes, un film pour les acteurs et les comédiens, en leur hommage. Mais c’est avant tout un film sur la création, sur la complexité qui lie une pièce à son adaptation, et son adaptation à son interprétation. On est parti d’Anouilh, on finit avec un foisonnement d’idées, de sensations, de sentiments. Les acteurs, a fortiori quand ils sont connus, sont la partie émergée de l’iceberg. Mais à la fin de l’histoire, il ne reste plus qu’une image d’Eurydice : à la fois une somme de multiples influences et héritière de ces alchimies (la mythologie grecque, Anouilh, Resnais, Azéma, Consigny…) ; et un  simple personnage égaré dans la solitude.

Resnais a tout construit sous nos yeux pour nous emmener patiemment à l’essentiel ; la richesse de son film repose sur cet amour du cinéma et du théâtre, modes sujets à d’infinies variations pour transmettre une émotion ou un message. S’agit-il d’un film testament ? Le réalisateur n’a pas encore quitté les plateaux, pour notre plus grand bonheur. Difficile de savoir s’il tiendra le rythme d’Oliveira. Mais à sa mort, il est possible qu’on se sente un peu orphelins.

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3 réflexions sur “Resnais nous surprendra toujours

  1. Je pense qu’à sa mort, il n’est pas possible qu’on se sentent un peu orphelins… Il est certain qu’on se sentira orphelins!

  2. Pingback: Resnais en héritage | de 5 à 7

  3. Pingback: Contrastes et désaccords | de 5 à 7

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