L’art de la variation : In another country

Révélé au public en 2003, à l’occasion de la distribution de ses trois premiers films (et après des passages remarqués en festivals autour du monde), Hong Sang-soo a depuis suscité l’intérêt et l’enthousiasme de la critique hexagonale. En dix ans à peine, treize de ses films sont sortis sur nos écrans ; et In Another Country succède en moins de 6 mois à Matins calmes à Séoul. A ce rythme, il est presque normal que le réalisateur propose parfois des films moins aboutis ; mais les deux sorties de 2012 sont de vraies réussites, In Another Country en tête.

Les films de Hong Sang-soo tournent inlassablement autour de la thématique du triangle amoureux. Souvent avec beaucoup d’humour mais aussi avec beaucoup d’acidité, il suit les tribulations d’un homme partagé entre deux femmes, ou de deux hommes qu’une femme doit départager, ou les deux à la fois. Le tout noyé dans l’alcool de riz, prétexte aux audaces, ou plutôt aux stratégies de séductions médiocres ; Hong Sang-soo ne pense pas le plus grand bien du genre masculin quand celui-ci décide d’amener une femme dans son lit, ou de l’y garder. In Another Country pousse à l’extrême cette thématique en proposant trois variations autour d’un même personnage, féminin cette fois, interprété par Isabelle Huppert. Réalisatrice française de passage dans une station balnéaire coréenne, elle incarne trois destins : d’abord la femme heureuse en mariage ; puis la femme qui attend son amant ; enfin, la femme qui essaie d’oublier que son mari l’a quittée.

Elle rencontre ou croise des personnages récurrents, et certains dialogues, certaines scènes, trouvent leur écho voire leur répétition dans un autre segment. Il lui arrive même de rêver, le film multipliant ainsi les possibilités d’écriture. Grâce à ce dispositif, Hong Sang-soo donne au spectateur de nombreuses occasions de rire (notamment avec cet improbable maître-nageur, dont la rencontre est vécue trois fois de façon quasiment identique). Mais surtout, il distribue les indices, donnant un sens nouveau à un dialogue ou à un événement ; chaque nouvelle occurrence est enrichie de l’expérience passée. Mieux : la perte du téléphone dans le deuxième segment trouve peut-être son explication dans le troisième, même si les histoires n’ont a priori rien à voir. Ainsi, à partir de marivaudages, de scènes intimistes, Hong Sang-soo réalise un film ample, tortueux – ce qui avait pu manquer à certains de ses films. Et il dessine le beau portrait, complexe et incohérent, d’une seule et même personne.

Impossible de ne pas mentionner Isabelle Huppert, parfaite en touriste, tentant tant bien que mal de communiquer avec les autochtones. La richesse du film tient aussi à son interprétation, sur laquelle le réalisateur se repose en permanence. Elle passe de la tranquillité sereine à l’insouciance juvénile à la tristesse avec une facilité et une douceur déconcertantes. C’est grâce à elle qu’In Another Country est le film-somme de Hong Sang-soo, qui passe du triangle à des figures en trois dimensions. Elle s’est immergée dans l’atmosphère du Coréen et y a donné le meilleur d’elle-même ; il suffit de la voir dans sa petite robe d’été avec sa queue de cheval et ses sandales, trottiner derrière le maître-nageur, pour s’en persuader.

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