La preuve par la danse

Damsels in distress, de Whit Stillman_

Voici un petit vent de fraîcheur, une invitation à s’immerger dans le quotidien d’un campus américain, avec ses étudiants qui jouent aux adultes, ses amourettes, ses luttes mesquines… Dans le dernier film de Whit Stillman, la fraîcheur est incarnée par trois filles aux noms de fleurs, menées par la déterminée Violet, et guidées par deux objectifs : combattre la supériorité masculine de leur université, et assister les collègues dépressifs et/ou suicidaires. A son arrivée, Lily est intégrée à la petite équipe, et transforme le trio en quatuor. Les pions sont posés.

« Tu connais l’expression : la prévention est 90% du remède ? Dans le cas du suicide, c’est 100%. »

Le groupe vit selon une philosophie presque absurde : Violet énonce les principes d’après son bon sens, qui peut aussi bien s’avérer juste que complètement surréaliste (par exemple, le fait d’être « cool » est le signe d’un déficit d’humanité ; le parfum est la solution aux tendances suicidaires d’une étudiante ; au contraire, un petit ami trop beau est cause de suicide). Le cheval de bataille du quatuor, c’est de prendre sous leur aile quelques nerds intellectuellement extrêmement limités, véritables parias du campus (car il est plus simple et plus valorisant de traîner avec des personnes que l’on juge inférieures à soi) ; et de s’acharner à éviter les gens trop « cool ». Mais malgré des principes apparemment rigides, Violet fait toujours preuve de pragmatisme, notamment face aux critiques que Lily formule. Se remettant sans cesse en question, elle fait preuve d’une ouverture d’esprit d’abord insoupçonnée.

On en vient à constater petit à petit que ce petit groupe est l’intermédiaire entre les cools et les nerds. Deux personnages incarnent leur opposition : le rédacteur en chef du journal de l’université, cultivé et éloquent, est l’exact opposé de Thor, un personnage hilarant qui n’a jamais su apprendre le nom des couleurs (mais qui y travaille sans relâche). Mais ce n’est pas la bêtise qui caractérise réellement les nerds ; c’est une forme de sensibilité, d’innocence qui leur font ignorer les codes sociaux. Et ce que Whit Stillmann oppose, c’est d’un côté le verbe, le savoir (ou l’apparence de savoir), et de l’autre la sensibilité et la capacité à jouer avec le codes pour s’en affranchir. Au milieu, il y a les Damsels, arbitres, penchant pour les nerds car ce sont eux les persécutés, mais conscientes de leurs limites.

Demoiselles en mission

Lily, avec ses déboires amoureux, est l’illustration de ce propos : il y a d’un côté Xavier, le français qui la séduit en lui montrant de Baisers volés et lui explique qu’il est cathare afin de la convaincre d’avoir des rapports sexuels « non conventionnels ». Et de l’autre, Charlie, qui se fait passer pour un homme d’affaire afin de l’approcher mais assume totalement son mensonge une fois qu’il est démasqué : ça fait partie de jeu. L’arbitrage entre les deux détermine également l’opposition entre Lily et Violet. Lily finira par trouver Charlie trop bizarre et retournera vers Xavier ; Violet, au contraire, aura été séduite par la sincérité de ce menteur et par sa simplicité.

Si le réalisateur ne juge pas sévèrement le choix de Lily, il est clair qu’il est du côté de Violet (qui nous apparaissait d’abord si antipathique). Et c’est via des citations de cinéma qu’il exprime le plus clairement sa préférence. Xavier parle de Godard et a une affiche de La Grande illusion dans son appartement ; mais c’est le plus beau des salauds, et on soupçonne que cet étalage de culture n’est qu’une grande hypocrisie. De l’autre côté, Violet et Charlie répliquent une séquence de danse bancale et cabossée, mais pleine de vie, de Fred Astaire (citant le film… A damsel in distress, de George Stevens). La comédie musicale et le burlesque l’emportent, sans se soucier des possibles critiques d’une vision trop rigide du cinéma.

Whit Stillman se permet tout, déroulant les séquences absurdes et drôles jusqu’à donner à Thor la chance de pouvoir distinguer les couleurs d’un arc-en-ciel ; et la dernière scène est la présentation du nouveau style de danse inventé par Violet, dont elle ne doute pas qu’il restera dans l’histoire et sera facteur de progrès comme d’autres avant lui. Stillman fait de son film une véritable profession de foi pour l’imperfection, la fantaisie, la sincérité et la comédie musicale. Damsels in distress est un petit vent de fraîcheur.

Les couleurs de l’arc-en-ciel

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