La RDA en trois leçons

En l’espace de 10 ans, trois films allemands abordant l’ex-Allemagne de l’Est sont sortis sur les écrans français, emportant l’adhésion de la critique et des spectateurs. Bien que très différents et conçus de façon tout à fait indépendante les uns des autres, Good bye Lenin!, La Vie des autres et Barbara semblent aujourd’hui constituer trois étapes d’une exploration progressive de la RDA pour le spectateur qui n’y connaîtrait rien.

 

Good bye Lenin! (Wolfgang Becker, 2003)

La RDA par la comédie : à Berlin, une camarade dévouée au Parti tombe dans le coma peu avant la chute du Mur. Lorsqu’elle s’éveille, ses enfants se lancent l’improbable défi de lui cacher comment l’Histoire a tourné, afin de lui éviter des émotions trop forte (et une éventuelle rechute). C’est alors le prétexte pour passer en revue des éléments du quotidien d’ex-RDA, et la douleur ressentie à la réunification, quand le passé était rapidement effacé. Éminemment sympathique, le film choisit de privilégier un point de vue purement exotique sur le régime et le mode de vie des habitants. Des pulls ringards au dévouement de la mère au régime, tout est traité dans un esprit bon enfant.

Rien de tel qu’une virée en Trabant

C’est la grande limite du film : se contenter de traiter comme pittoresque un état totalitaire n’est pas excusé par l’entreprise, certes louable, de présenter comme une rupture douloureuse la fin du régime. Les manifestations avant la chute du Mur sont des occasions pour le fils de sortir rencontrer des filles. Exit la Stasi, les privations de liberté ; et le déchirement de familles est à peine effleuré par l’absence du père, qui a refait sa vie à l’ouest. Quant à la réunification, c’est une réussite en douceur, les programmes de collaboration entre jeunes d’un côté et de l’autre faisant naître de grandes amitiés. A la fin de cette comédie aux allures de « la RDA pour les nuls », on reste frustré : que reste-t-il de la violence du régime ?

 

La Vie des autres (Florian Henckel von Donnersmarck, 2006)

Un début de réponse est apporté un peu plus de trois ans plus tard. Cette fois, c’est la Stasi qui est au premier plan. Sa paranoïa est le sujet du film, l’un de ses agents le personnage principal ; et ses méthodes sont soigneusement étudiées. Plus d’édulcoration. Un intellectuel, communiste convaincu, est mis sur écoute par les agents de l’Etat qui le soupçonnent de trahir les idées du Parti. Sa façon d’interroger, avec les meilleures intentions possibles, le fonctionnement de la RDA, l’amène petit à petit à s’en éloigner. Dans le même temps, il va faire douter celui qui le surveille, le plus zélé de l’appareil, qui donnerait sa vie pour son pays.

Joie de vivre à la Stasi

Le film propose des pistes pour réfléchir à l’influence des idées, au lavage de cerveau qui pouvait être réalisé par la propagande, et aux limites d’un régime totalitaire, quand bien même il disposerait d’un dispositif  invraisemblable de surveillance et de mise à l’écart des contestataires. Il s’empare d’un sujet ignoré par Good bye Lenin! – mais n’aurait peut-être pas vu le jour sans lui. Et dans une certaine mesure, il souffre d’un défaut symétrique à ce dernier : ici, la RDA est celle des images d’Epinal, grise, triste, peuplée de dépressifs. La réalisation, très académique, n’en propose aucune atténuation.

Entre les deux films, pas de juste milieu ; mais le spectateur a les cartes en main pour fabriquer une image complexe de la RDA. Et pour apprécier à sa juste valeur ce qui va suivre.


Barbara
(Christian Petzold, 2012)

Christian Petzold ne représente pas le même cinéma que les réalisateurs sus-cités ; il est le chef de file du nouveau cinéma d’auteur allemand, quand les deux premiers sont dans des circuits plus commerciaux. Pourtant, il aborde la question de l’ex-Allemagne de l’Est en proposant une continuité avec Good bye Lenin! et La Vie des autres. Continuité, car après une première étape joyeuse et  pédagogique, et une deuxième étape sombre et tourmentée, sa troisième étape sera complexe et ambigüe. Mais aussi rupture, car il sort de Berlin, pour s’arrêter sur une petite ville de la Baltique. Soupçonnée d’avoir voulu passer à l’Ouest, Barbara, chirurgienne, a été mutée au milieu de nulle part. Alors que son ami, depuis l’Ouest, prépare son évasion, elle entretient avec le chef de l’hôpital une relation entre amitié et méfiance.

Virée bucolique

Dans Barbara, c’est le printemps, la campagne est belle sous le soleil, les gens sont charmants – le chef du service a même le sourire. Le poids du régime est omniprésent, mais n’empêche pas les gens de vivre. Mieux : plutôt que de proposer une opposition entre les collaborateurs et les résistants, Petzold pose la question du pragmatisme et de l’absence d’héroïsme dans les situations extrêmes. Il donne le droit à quelqu’un de travailler un jour pour la Stasi par peur de représailles, sans en faire à vie un pion à la solde du Parti. En s’attaquant à ces sujets, le film étudie le rôle de l’humain dans la perpétuation et dans la chute d’un tel régime. Le centre de son film, ce n’est ni la RDA, ni la Stasi ; ce sont des personnes confrontées à une violence quotidienne, et qui font ce qu’elles peuvent, à leur façon.

De Good bye Lenin! à Barbara, le temps a passé – à peine moins de temps qu’entre la chute du Mur et Good bye Lenin!. Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’être pittoresque (que l’image soit positive ou négative) ; il s’agit désormais de dépasser les représentations globales et de s’intéresser aux gens. En trois étapes, le cinéma allemand a refait le chemin vers son Histoire, et Christian Petzold a su la dépasser. Espérons que Barbara aura des successeurs aussi ambitieux.

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