Brève histoire des Cahiers du cinéma, d’Emilie Bickerton

« Comment les Cahiers du cinéma, naguère la plus grande revue de cinéma du monde, ont-ils pu devenir un simple guide du consommateur ? » C’est à partir de cette question qu’Emilie Bickerton remonte le temps et « fait le récit d’une histoire bien connue, et qui pourtant n’a jamais été racontée ».

En elle-même, l’aventure des Cahiers est intéressante pour tout lecteur d’hier ou d’aujourd’hui : la revue conserve le prestige de sa marque, quand bien même le contenu serait désormais loin de ce qui a jadis établi sa notoriété. Cela s’explique principalement par les premières années, quand une approche moderne du cinéma pose un nouveau regard sur la production, notamment française (avec le rejet du cinéma traditionnel) et américaine (Hitchcock et Hawks considérés comme des auteurs). La suite est plus obscure, et Emilie Bickerton s’applique à décrire minutieusement les orientations éditoriales, dictées par des convictions parfois artistiques, parfois politiques.

Car les Cahiers ont connu de nombreux changements de rédacteur en chef, animée par les débats sur la ligne à suivre (on pense au fameux putsch mené par Rivette contre Rohmer), et surtout par une époque politiquement mouvementée. A ce titre, la période la plus complexe (et sans doute la plus passionnante) est celle où la revue devient le support de thèses marxistes-léninistes. Elle effectue à partir de 1969 un glissement hors du cinéma, obsédée par le projet de création d’un « Front culturel révolutionnaire », qui sera un énorme échec. En 1973, « les Cahiers n’ont rien à dire sur le cinéma ». Ces divers événements, parfois extrêmes et violents, ont permis à la revue de conserver une certaine vitalité au cours des décennies, et de se réinventer en permanence à la recherche de nouveaux modes de critique.

Pour Emilie Bickerton, la belle histoire prend fin en 1981, avec le départ de Serge Daney, co-rédacteur en chef avec Serge Toubiana ; ce dernier prend seul la direction des Cahiers pour plus de dix ans, et lui donne une orientation plus commerciale, éloignée de l’effort critique qui faisait sa singularité jusqu’alors. La dernière partie du livre n’est pas la plus intéressante, dominée par l’amertume de l’auteur quant au devenir de la revue ; mais au vu du chemin parcouru, la déception est compréhensible, et les critiques sonnent juste.

Brève histoire des Cahiers du cinéma est un ouvrage riche, précis et extrêmement bien documenté. Il est à conseiller à tout amateur désireux de découvrir de nouvelles pistes pour l’approche du cinéma ; il est à confier à tout critique qui voudrait remettre son regard en question.

 

 

Brève histoire des Cahiers du cinéma, d’Emilie Bickerton (éditions Les Prairies ordinaires)

 

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