Amour : de la douceur au crépuscule

Dans l’éditorial du dernier numéro des Cahiers du cinéma, Stéphane Delorme s’applique à démonter les mécanismes du dernier film de Michael Haneke, Amour, y décelant la manipulation et la misanthropie derrière un humanisme illusoire.

« La sortie d’Amour est l’occasion de faire le point sur une question qui préoccupe la revue de manière insistante. L’incompréhension de voir défendus et même qualifiés d’humanistes des films insupportables de misanthropie. La méthode est souvent la même  : une fausse objectivité qui cache mal une réelle manipulation. Les films crient qu’ils laissent le spectateur libre de choisir alors qu’ils dirigent ses émotions à son insu. »

Il est des films qui prennent le spectateur en otage. Le réalisme supposé est leur meilleur allié, coupant court à toute critique : vous ne pouvez pas remettre en cause le contenu de mon film, puisque c’est ainsi que ça se passe dans la vraie vie. Cette question mérite d’être posée ; en revanche, prendre Amour comme point de départ de cette réflexion est tout à fait absurde.

Je n’ai rien vu de Michael Haneke, un peu terrorisé par sa réputation et par le fait qu’il ait réalisé deux Funny games, dont le principe m’effraie (je m’y mettrai sans doute un jour). C’est à reculons que j’allais voir Amour, prenant mon courage à deux mains pour affronter les horreurs qu’il proposait. Mais surprise : le film n’est ni sadique, ni manipulateur, ni misanthrope – il n’est d’ailleurs pas spécialement humaniste. Stéphane Delorme a regardé le film en sachant a priori pourquoi il allait détester, pourquoi tout le monde allait aimer, et pourquoi il aurait raison. C’est dommage, car à lire son édito, on perçoit à quel point il n’a rien vu ; non pas qu’il faille aimer le film (comme il aurait fallu selon lui ne pas l’aimer), mais que les critiques qu’il formule sont totalement hors sujet.

Ce qui frappe dans Amour, c’est la douceur, la pudeur avec laquelle Haneke filme une histoire à la fois terrible et terriblement commune : la maladie et la fin de la vie. La façon dont le film décrit comment le couple (Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva) vit cette épreuve est remarquable : la réalisation est sobre, les dialogues sont mesurés, et aucune émotion factice ne vient parasiter l’atmosphère. C’est du quotidien qu’il s’agit, avec les passages des infirmières, les voisins qui apportent des courses, les visites de la fille… Les scènes s’adaptent au rythme et à l’âge de ses personnages. Patiemment, le film nous montre l’inexorable ; comme Trintignant l’explique, « ça va aller de mal en pis, et puis un jour elle va mourir ».

C’est cette fatalité (ce réalisme?) qui peut sembler violente ; il n’y a aucun espoir. Pourtant, aucun sadisme dans la démarche : Haneke se garde bien de faire croire à une éventuelle guérison. Le film s’ouvre d’ailleurs sur la dépouille de Riva, ne laissant pas de doute sur l’issue de sa maladie. Amour ne cherche pas à créer un suspens* ; la mort n’est pas son sujet. Son sujet, c’est bien la vie, son crépuscule, et les derniers instants partagés entre deux personnes que rien n’aurait séparé. Le dévouement de Trintignant est beau parce qu’il est naturel ; sa résignation ne l’empêche pas de tout donner pour atténuer la douleur à la fois physique et morale de sa femme. Haneke aurait pu ne pas filmer la mort ; il avait déjà tout dit, et l’épilogue aurait suffit à conclure son film de la plus belle façon. Mais il a su capter avec délicatesse et intensité comment un couple heureux fait face à l’inexorable. Son film ne dirige pas les émotions des spectateurs, il témoigne avec justesse d’une situation extrême.

Isabelle Huppert est la fille. Pendant la maladie de sa mère, elle passe régulièrement la voir. Elle vit avec une grande violence la détérioration de son état. Elle ne comprend pas pourquoi son père tient à s’en occuper chez lui. Elle est bouleversée, impuissante, quand sa mère n’arrive plus à parler ; elle-même, à l’inverse de Trintignant, ne saura pas trouver les mots pour continuer à communiquer avec elle. Dans le dernier plan du film, elle traverse l’appartement vide, les murs ne lui renvoyant plus que du silence. On l’imagine, quelques années plus tard, comprendre ce qui se jouait entre ses parents dans la maladie, et saisir à quel point ces moments sont de grands moments de vie.

*Haneke ménage un seul suspens, inutile et morbide : la première scène nous montre la dépouille de Riva sur son lit. Plus tard dans le film, quand sa fille lui rend visite, Trintignant ferme à clef la porte de la chambre ; on craint alors que sa femme soit déjà morte, et qu’il le cache. C’est une fausse piste ; au vu du reste du film et du sens de la scène,on invoquera plus la maladresse que le désir de jouer avec les sentiments du spectateur.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s