James Bond sort de l’ombre : Skyfall ou la (re)construction d’un mythe

Ouverture sur une figure en clair-obscur pour un James Bond original et originel

Skyfall s’ouvre sur un cadre en clair-obscur nous présentant une ombre floue au fond d’un couloir. Cette forme avance jusqu’au premier plan et un corps, un visage, une identité se dévoilent à notre regard : nous reconnaissons Daniel Craig, le comédien qui incarne James Bond depuis 2006 et Casino Royale, le génial reboot de la saga. Mais était-il réellement James Bond ? Ou portait-il au cours de ces deux films un personnage plus sombre et déjà hanté par ses origines ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans Skyfall : la genèse de 007. Effectivement, Sam Mendes réinvente le mythe de l’agent du MI6, tout comme Christopher Nolan l’avait fait pour le chevalier noir avec Batman Begins en 2005. Les ressemblances avec la trilogie de Nolan sont par ailleurs facilement repérables. Outre la paranoïa terroriste post 11 septembre propre à l’époque contemporaine, un James Bond vieillissant et fatigué comme Bruce Wayne dans The Dark Knight Rises (2012), un personnage sort du lot et n’est pas sans rappelé le Joker de Heath Ledger : Silva, l’enfant maudit de M et du Royaume-Uni, incarné par Javier Bardem. Le comédien espagnol livre une excellente partition d’un homme trahi et assoiffé de vengeance. C’est aussi à l’instant de son entrée en scène que le film prend de l’ampleur. Silva, de son vrai nom Tiago Rodriguez, est un ancien agent des services secrets anglais. Il fût livré aux chinois par M en échange de la libération de plusieurs autres agents. Il porte d’ailleurs les stigmates de sa captivité puisqu’il tenta de se donner la mort à l’aide d’une capsule de cyanure implanté dans une de ses molaires : ce poison ne le tua pas mais le défigura.

Silva revient une vingtaine d’année plus tard attaquer l’Angleterre avec pour seul but de se venger de M, la mère infanticide. Cet épisode met en avant ce personnage interprété à merveille par Judi Dench depuis GoldenEye. En tant que responsable du MI6 et de la sécurité du territoire britannique, M est parfois amenée à sacrifier des agents comme elle le fait dès l’incipit du film en donnant l’ordre à Eve de tirer au risque de toucher 007… ce qui se produit. Plus tard, nous comprenons le drame de ce personnage partagé entre son devoir et ses émotions. Elle représente la patrie et apparaît dans le même temps comme la seconde mère de ses agents puisque, comme elle le dit elle-même, les orphelins font de meilleurs agents secrets puisqu’ils n’ont pas d’attache. M se montre donc moins comme la supérieur de 007 mais plus comme une figure maternelle tragique à la Médée. Les choix auxquels elle est confrontée pour défendre la sécurité du pays l’amènent parfois indirectement à se débarrasser de ses propres enfants. Dans certains cas, ceux-ci survivent et, patriotes comme James Bond, comprennent son acte ; ou bien, ils se sentent trahis et abandonnés comme Tiago Rodriguez. Ces deux hommes sont les deux faces d’une même pièce, les deux enfants (frères ?) sacrifiés par leur mère sur l’autel de la sécurité d’Etat. Ils sont tous les deux morts puis ressuscités, passés de l’ombre à la lumière. Tout deux sont aussi les vestiges d’un âge d’or du contre espionnage, comme nous le signifie l’état de ruine de l’île de Silva et l’absence de gadget : la période semble plus propice à l’informatique, aux armes et aux accessoires simples et efficaces (un émetteur radio, un pistolet ou un simple couteau de chasse).

Médée et ses deux fils adoptifs

Pour en revenir plus précisément au personnage de James Bond, incarné par Daniel Craig depuis 2006, il n’était plus le 007 joueur et charmeur d’antan. Déjà dans Casino Royale et Quantum Of Solace, son interprétation de l’agent britannique était plus froide et plus rugueuse que celles de ses prédécesseurs. Il traquait alors les assassins de son premier (et unique) amour. Dans Skyfall, le jeu du comédien britannique se durcit encore et se réduit au minimum. Il n’est plus qu’un corps usé hantant les cadres du film, un être froid habité par un passé douloureux et marqué par la perte de ses parents comme nous l’apprend la dernière séquence du film. Lorsque l’on découvre ses origines tragiques, tout prend son sens, après sa mort fictive qui aurait pu être pour lui une porte de sortie vers une retraite bien mérité (après cinquante ans au service de sa majesté) : il se devait de revenir servir le pays mais surtout de protéger M, sa mère d’adoption qui, elle, n’avait pas hésité à le sacrifier. C’est par la volonté de mettre en avant ce personnage maternel que le réalisateur et les scénaristes ont décidé de passer très vite sur la James Bond girl en la faisant mourir prématurément quelques scènes seulement après son apparition dans le film. Il n’y a pas de place dans Skyfall pour d’autres femmes que la mère.

Au cours de cet épisode original de James Bond, Sam Mendes distille les clins d’œils et les références aux films précédents. Ici un plan rappelant Octopussy, là un défi au pistolet qui n’est pas sans rappelé L’Homme au Pistolet d’Or ou encore une vielle Aston Martin qui s’avère être un modèle similaire à celle de Goldfinger et d’Opération Tonnerre. Le réalisateur semble ainsi tenter de se rattacher à une tradition tout en nous donnant sa propre vision de l’agent 007. Une vision sombre et originale des origines de James Bond, orphelin deux fois, mort et ressuscité, avant de pouvoir redevenir lui-même dans la dernière scène du film, puisqu’il est enfin libéré de l’influence de Médée.

Un grand faux James Bond plus proche des thèmes de Sam Mendes, la famille et la crise identitaire, que des autres films de la saga. La réalisation au demeurant percutante, manque parfois un peu de finesse dans l’alternance des scènes d’actions et des moments plus calmes. Le film de Mendes, s’il n’a pas l’intelligence des blockbusters de Nolan, dont le Dark Knight Rises retrouvait un nouveau souffle toute les dix minutes, a pourtant pour lui de poser un nouveau regard sur un personnage mythique et par là même de donner un visage plus humain à 007.

Jimmy Ménez

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