Raoul Walsh – Errol Flynn : le zénith hollywoodien

Raoul Walsh (1887 – 1980) : a débarqué à Los Angeles en 1914, alors qu’Hollywood n’existait pas encore. Assassin de Lincoln dans Naissance d’une nation (1915) de David W. Griffith (dont il était alors l’assistant). Réalisateur de plus d’une centaine de films, dont plusieurs ont fait date dans l’histoire du cinéma – son Voleur de Bagdad (1924), avec Douglas Fairbanks, est adulé encore aujourd’hui par de nombreux fans. A révélé à l’écran John Wayne et Rock Hudson ; a donné son envol à la carrière d’Humphrey Bogart ; a offert à Clark Gable les plus beaux films de sa deuxième partie de carrière. Réalisateur à l’ancienne comme Ford ou Hawks, il s’adapte assez mal au fonctionnement des studios après les années 50. Mémoire de l’histoire du 7ème art, il raconte sa carrière avec force fantaisie dans l’autobiographie mythomane « Un demi-siècle à Hollywood »1 – un document néanmoins fascinant pour qui voudrait savoir comment étaient produits les films au temps du muet, et pour qui voudrait lire un bon roman.

Errol Flynn (1909 – 1959) : a débarqué à Hollywood en 1935. Jusque-là, une vie digne d’un héros de Conrad, entre l’Australie, la Nouvelle-Guinée et l’Angleterre. A connu la gloire avec Michael Curtiz (réalisateur par ailleurs de Casablanca), grâce au médiocre Capitaine Blood ; ils tourneront douze films ensemble, alternant le bon et l’insipide, leur meilleur étant L’Aigle des mers, en 1940 (plus tard, il ne manquera pas d’écorcher Curtiz, le rangeant dans la case des techniciens médiocres pour divertissement bas de gamme). Connaît dix années de gloire. Incomparable fêtard, flanqué d’une réputation de Don Juan incontrôlable, il est le symbole de l’homme à qui tout réussit : il a le talent, le succès, les femmes (de là naît l’expression « in like Flynn », tout un symbole). Il est aussi entouré de gens prêts à profiter de son argent, et se retrouve pris dans un tourbillon mêlant banqueroute, alcoolisme et débordements publics. Symbole de l’âge d’or d’Hollywood, il règle ses comptes avec humour, amertume et lucidité dans son autobiographie « My wicked, wicked ways », témoignage délirant d ‘une époque folle, et portrait fascinant d’un personnage hors du commun.

Raoul Walsh a offert à Errol Flynn ses plus beaux rôles, et lui a donné l’opportunité d’exprimer son talent dans un style qui lui convenait mieux que ce que proposait Curtiz. Réciproquement, Flynn a employé toute son énergie à transcender les rôles que lui confiait Walsh. Ces deux-là se sont trouvés, fantasques chacun à leur façon : Walsh, la culture irlandaise, la folie, le goût des histoires ; Flynn, brûlant la vie par les deux bouts, indépendant et incontrôlable tout en étant au cœur du système. Ils tournent ensemble 7 films entre 1941 et 1949, alliant l’efficacité narrative du réalisateur et le charisme incomparable de l’acteur.

Le premier est à l’image des deux personnages : La Charge fantastique est une relecture très personnelle de la vie de George Armstrong Custer, général très controversé, là élevé au rang de mythe vivant. Walsh privilégie l’histoire à l’Histoire : Custer est arrogant mais attachant, indiscipliné mais brillant. C’est un formidable meneur d’hommes, et l’épisode Little Big Horn est le sacrifice d’un héros. Personne n’aurait pu incarner mieux que Flynn un personnage à la fois si envahissant et charismatique ; personne n’occupe le cadre avec tant d’évidence et d’insouciance à la fois. La formule est reprise dès 1942 dans un second chef-d’oeuvre : c’est cette fois le boxeur James J. Corbett qui a les traits de Flynn, son aisance et sa gouaille. Walsh a rarement été aussi virtuose, et avec la complicité de son nouvel acteur fétiche, Gentleman Jim est le sommet de sa filmographie. C’est l’un des meilleurs représentants de l’âge d’or d’Hollywood, tous les ingrédients étant réunis pour un divertissement de qualité (un réalisateur rompu à l’exercice, une star à l’affiche, des seconds rôles parfaitement travaillés) ; le talent des deux compères le transcende.

Le troisième chef-d’oeuvre du duo n’est pas un feu d’artifice d’efficacité comme ses prédécesseurs. Aventures en Birmanie, en 1944, suit un commando de parachutistes errant dans la jungle birmane après la réalisation de leur mission. La sobriété de la mise en scène et la tension permanente donnent une vision très relative de l’héroïsme, quand bien même le film est à la gloire de l’armée américaine (on notera que Saboteur sans gloire pose l’année précédente la question du sens de l’acte héroïque). Flynn est dans un autre registre, plus tranquille, moins ébouriffant, un peu comme à la fin de La Charge fantastique ; l’insouciance a fait place à la maturité, le jeune fou est devenu responsable. Avec ces trois films, Walsh a tiré le meilleur d’un acteur jusque là employé en dessous de ses moyens ; il lui a surtout permis d’avoir des rôles dépassant n’importe lequel de ses films avec Curtiz.

Les deux hommes deviendront grands amis, comme le témoignent leurs autobiographies respectives ; Errol Flynn aura beaucoup d’admiration pour celui qu’il décrit comme un vieux fou – suggérant que cela faisait sans doute partie de son talent. Mais leurs plus belles années seront vite derrière eux ; l’acteur sombre petit à petit dans l’alcool, et déjà les studios commencent à changer. Leur dernier film ensemble, La Rivière d’argent, en 1949, met en scène un personnage désenchanté, sans compassion, meurtri à vie d’avoir été considéré comme un traître quand il était le meilleur patriote ; il se vengera de tous en s’enrichissant aux dépends de ceux qu’il croise sur son chemin. Flynn est déjà fatigué, Walsh sent quant à lui qu’une époque est bientôt révolue. Trop d’argent, trop de pouvoir aux acteurs, la magie des premières années part en fumée ; et pour un metteur en scène intuitif et inspiré comme lui, le cadre de travail n’est plus aussi propice au chef-d’oeuvre. Pourtant, il saura par la suite rebondir, continuera frénétiquement à réaliser, retrouvant les sommets avec Clark Gable – entre anciens, il se seront compris.

Flynn, ruiné par sa femme et trahit par son meilleur ami, enchaîne dans les années 50 les films de seconde voire troisième zone pour rembourser ses dettes. Il tente vainement de monter une adaptation de Guillaume Tell, qui achève de le mettre en banqueroute. Il devient persona non grata dans les soirées mondaines, se coupe petit à petit du monde. Son état physique se dégrade jusqu’à sa mort en 1959. Quatre ans plus tard, Walsh réalise son dernier film.

Arrivé au cinéma par hasard, Errol Flynn aura connu dix ans de gloire ininterrompue comme une étoile filante. Au cours de sa longue carrière parsemée de chef-d’oeuvres, Raoul Walsh aura atteint avec lui des sommets, désormais inscrits au panthéon du cinéma.

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