Une armée contre un looper

Looper, de Rian Johnson

On sent dans Looper qu’un producteur a tenté de refaire le coup d’Inception : une intrigue très complexe mais très bien menée, qui perd autant le spectateur qu’elle le tient en haleine. Le projet est ici de s’attaquer au voyage dans le temps (comme le rêve, un sujet béni pour les intrigues à tiroir). Pari perdu : le film est un formidable ratage englué dans ses multiples pistes scénaristiques improbables et ses personnages secondaires inutiles. L’idée du voyage dans le temps est exploitée sans cohérence ; tout est uniquement prétexte à semer la confusion. C’est un gigantesque foutoir : si catastrophique qu’il en devient attachant, il est peut-être appelé à passer du statut de film le plus inintéressant de l’année à celui de bon nanar à déguster en VF sur la TNT.

Quand Sergi Lopez voyage dans le temps

D’ici là, Looper a au moins un mérite : il réveille le souvenir d’une oeuvre des années 90, dans lequel le voyage dans le temps était prétexte à une boucle magnifique ; il nous rappelle que L’Armée des douze singes est un grand film de science-fiction. Terry Gilliam y raconte un monde décimé par un virus ; les survivants tentent d’envoyer des hommes dans le passé pour changer le cours des choses. James Cole (Bruce Willis) est un de ces cobayes, et se retrouve confronté à une époque hostile qui le range dans la catégorie des malades psychiatriques atteints de délires paranoïaques ; mais il va petit à petit convaincre le docteur Reilly (Madeleine Stowe) qu’il n’est pas fou et qu’un danger menace effectivement l’humanité.

L’anecdote qui fait changer le point de vue de Reilly sur son patient est intéressante : le pays retient son souffle suite à la disparition d’un garçon dont la radio parle en permanence. Cole, qui se souvient de cet événement de son enfance, sait déjà qu’il sera retrouvé quelques jours plus tard, caché dans une grange. Le film joue avec les souvenirs et les rêves, qui reviennent à Cole par extraits flous ; son passé est le futur proche de l’époque dans laquelle il a atterri. Cette confusion est partagée avec le spectateur (qui avait déjà, en début de film, suivi deux allers-retours du personnage à de mauvaises époques). D’autant qu’entre ses souvenirs et les séquences du présent, les images se répondent petit à petit, jusqu’à une rencontre entre le présent de l’adulte et les rêves de l’enfant.

Douze singes et un voyageur

La grande force du film, c’est la cohérence de sa théorie du voyage dans le temps, qu’il emprunte à La Jetée de Chris Marker, dont il est une forme d’adaptation (plus qu’un remake). Regardons les options prises par d’autres sur le même thème : Retour vers le futur choisit de faire du principe « Voyager dans le temps pour changer le cours des choses » le moteur narratif de sa trilogie. Looper choisit l’absurde. La proposition de Gilliam a pour caractéristique de résister à une analyse poussée : sa logique est cohérente jusqu’au bout, considérant le temps comme absolument linéaire. Exit le suspens, les possibilités de changement, tout ce qu’on voit est immuable, et Cole, coincé dans ses voyages, est condamné à vivre sa vie en boucle.

Ce scénario extrêmement précis, presque scientifiquement pensé, est aussi plein de poésie et de mélancolie. Les fausses pistes de l’enquête sont éclipsées par l’atmosphère de fin du monde annoncée et par les souvenirs, couleurs et parfums, qui hantent le personnage principal. Gilliam nous raconte l’histoire d’un homme totalement impuissant à changer les choses, et miné par la nostalgie. Quelque part, son film est le plus vain de tous, puisqu’il n’a pas d’autre possibilité que de constater qu’on ne peut pas lutter contre le temps. Mais c’est aussi pour ça qu’il est le plus beau.

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