Maniac, un slasher à la première personne

par Jimmy Ménez

En sortant du cinéma hier soir, j’enjambe une flaque de vomi dans l’escalier qui me ramène à la réalité… Il est vrai que la saison est propice aux gastro-entérites et autres grippes intestinales. Pourtant je n’arrive pas à m’empêcher de penser que le film dont je sors peut être responsable de cette déjection… Maniac, le remake d’un film éponyme réalisé en 1980 par William Lustig. Comme son modèle, la version de Franck Khalfoun nous invite à suivre Frank Zito, un tueur en série gardant en trophée les scalps de ses victimes pour les greffer sur des mannequins.

La greffe capillaire du scalp d'une victime sur un mannequin

La greffe capillaire du scalp d’une victime sur un mannequin

La scène d’ouverture nous propose une leçon de mise en scène magistrale, tout en nous présentant le parti pris esthétique du film. Deux jeunes femmes sortent d’une boîte de nuit dans laquelle, à en croire leur conversation, les mecs sont lourds. Dans un plan large, nous voyons l’une d’entre elles monter dans un taxi, son amie lui dit qu’elle prendra le suivant. Cette dernière se fait ensuite accosté par un jeune homme insistant et lourd, lui aussi… À ce moment le film bascule, une voix off masculine se fait entendre : « Leave her alone ». Cette voix ne s’adresse pas aux personnages que nous voyons et nous permet de comprendre que depuis le début de la séquence nous voyons la scène à travers les yeux d’une autre personne. Cela continue lorsque la jeune femme se met à marcher pour s’éloigner du gars qui l’ennuie. Le son d’une voiture qui démarre et le bruit du moteur accompagne le travelling latéral qui suit son mouvement. La femme s’arrête et se retourne pour regarder en direction de la caméra. La voix-off fait sa seconde incursion dans le film : « I see you too ». Paniquée, elle accélère le pas, puis court pour fuir l’homme qui la suit en voiture, et nous, les spectateurs, dans le même temps. À un croisement, le stalker abandonne sa proie en disant : « Ok. I know where you live, Judy. I see you later ». Quelques minutes plus tard, Judy sera tuée d’un coup de couteau sous le menton sur le pas de la porte de son appartement.

Tout le film est construit sur le modèle de cette ouverture, selon le point de vue de Frank Zito. On ne le voit d’ailleurs qu’au travers de photos, de miroirs ou de vitres dans lesquelles il se reflète, à l’exception de quelques plans où la caméra prend un point de vue extérieur pour nous montrer ses fantasmes ou encore les meurtres qu’il commet. Certains diront caméra subjective, nous préfèrerons le terme POV (Point Of View) utilisé dans le cinéma pornographique. Les films de genre ont souvent utilisé la caméra subjective, nous pensons au Projet Blair Witch (1999), à Diary of the Dead (2007), à Cloverfield (2008), à Rec (2008), à Cannibal Holocaust (1981) ou encore à C’est arrivé près de chez vous (1992). Dans chacun de ces films, le processus filmique est inclus comme un événement à l’intérieur du récit, cela sert d’ailleurs souvent de motif critique à la distance prise par le filmeur vis-à-vis des événements dramatiques qu’il capte sur la pellicule. Dans Maniac, nous ne sommes pas en présence d’une caméra subjective qui rendrait compte d’événements filmés par un personnage, mais nous voyons au travers des yeux du tueur. Pendant toute la durée du film, nous accompagnons le regard de Frank Zito. Cela permet deux choses : tout d’abord au spectateur de s’identifier au tueur et d’être sensible à ses pulsions et à ses déceptions, et dans un second temps, cela permet aussi le fait que les femmes qui charment Frank, charment le spectateur dans le même temps, de la même manière que les actrices X charment les spectateurs de film pornographique. Maniac est donc un film à la première personne, ou un POV ; la différence de taille entre la caméra subjective et le POV étant donc l’absence de la caméra comme un instrument manié par un personnage à l’intérieur du récit. La mise en scène de Maniac apparaît comme novatrice de par l’utilisation de la première personne sur la quasi totalité du film.

Elijah Wood fantastique en coiffeur sanglant

Elijah Wood fantastique en coiffeur sanglant

Pour le reste, Maniac a pour unique défaut de ne pas parvenir, malgré ce dispositif formel exceptionnel, à transcender le genre du slasher. Les scènes de boucherie sont magnifiques et inventives, le travail sonore et la bande originale composée par Rob nous plongent réellement au coeur de l’action. Elijah Wood, que l’on entend plus qu’on ne le voit, livre une interprétation fantastique de ce jeune homme timide hanté par ses pulsions meurtrières et amoureux d’une jeune photographe. Pourtant il y a un hic, le traumatisme du personnage issue de sa tendre enfance : sa mère s’est faite tringler par plein de types différents sous ses yeux et il en a gardé rancune à toutes les femmes… C’est un peu léger et ça amène dans le film des instants cocasses où un enfant regarde littéralement sa mère se faire sauter par des inconnus. Il aurait mieux valu ne pas donner de sens à ses actes, ou au moins conserver une approche plus suggestive : dans l’original de 1980, une voix off de la mère juxtaposée à des gros plans du visage halluciné du personnage interprété par Joe Spinell suffisaient amplement à exprimer ce traumatisme. On regrette aussi un peu la dernière scène qui, comme dans l’original en nous montrant les hallucinations horrifiques du personnage, fait glisser le film du statut d’oeuvre réaliste et flippante à celui de slasher culte. L’utilisation du POV permet une véritable immersion dans la réalité du tueur et cette scène finale, construite sur les délires de Frank, a pour effet de renversé cette impression et de nous ramener à notre condition de spectateur tellement elle est gore et irréelle.

Ce remake écrit et produit par Alexandre Aja (le réalisateur français habitué aux reprises de classiques du genre : La colline a des yeux (2006), Piranha 3D (2010)) lui permet une fois de plus d’enfoncer le clou dans sa révision des grands films qui ont fait l’âge d’or du cinéma gore et d’horreur américain. Et comme à son habitude, c’est sanglant, perturbant et jouissif !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s