Financement du cinéma : la norme de l’exception culturelle.

On peut reprocher beaucoup de choses à Vincent Maraval et à sa diatribe parue dans Le Monde du 29 décembre1. On peut lui reprocher un côté « chasse aux sorcières », citant des noms et des montants pour choquer le lecteur ; on peut balayer ses comparaisons douteuses entre les salaires des réalisateurs français et américains : mais le succès de sa tribune n’est pas étranger à ces facéties. On peut suspecter un certain opportunisme de la part d’un distributeur/producteur, à la tête d’une société (Wild bunch) très en vue dans le secteur ; mais cette voix de l’intérieur apparaît plus légitime que n’importe quel observateur étranger au métier. On peut aussi remettre en cause certaines argumentations rapides, ces saillies dans tous les sens et des sujets parfois seulement effleurés. Mais les réactions parlent en sa faveur : tout le monde se sent visé, tout le monde se sent concerné. D’où la cascade de réponses et commentaires de nombreux professionnels : la boîte de Pandore est ouverte.

 

La fin de la loi du silence

Les répliques ont donc fusé, et continuent d’alimenter le débat. Chaque jour apporte son lot de mécontents, de déçus, d’inquiets… Pour tous ceux qui n’avaient pas très envie de répondre aux questions de fond, le débat s’est focalisé sur les salaires des acteurs : depuis le ministère, Aurélie Filippetti explique que le problème se règle par la fiscalité2. Jean-Michel Frodon, ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, rappelle que tous les participants à un film profitent des budgets élevés3. Libération condamne la cupidité des ambassadeurs de marques de luxe4. Quant à Philippe Lioret, logiquement vexé d’être pris pour cible, il avoue lui-même être en accord avec Maraval jusqu’à ce que l’apparition de son nom lui fasse retourner sa veste5.

La réaction de Lioret est symptomatique : tout le monde voudrait bien être voir des améliorations dans le système, mais personne n’est prêt à considérer que le problème vient de tout le monde. D’ailleurs, Aurélie Filippetti met le doigt sur la cause du malaise : « (…) lorsque l’attaque vient d’un professionnel du secteur, elle apporte de l’eau au moulin de ceux qui critiquent le cinéma français et son système de financement. Je trouve cela inquiétant, dommageable. » Car si l’attaque reste à l’extérieur, le système de financement sera préservé et tous les défauts pointés seront balayés du revers de la main par les professionnels de la profession. L’intérêt de l’intervention de Vincent Maraval, c’est de s’extraire des cas particuliers pour lancer des questions de fond. Que trop peu de personnes acceptent de se poser.

 

L’aide automatique du CNC : petit rappel

Il est important de se pencher sur le fameux « argent public » dont Maraval avance qu’il paie le salaire des acteurs. Voici de quoi sont constituées les recettes du CNC, d’après les estimations pour 20126 :

  • une taxe sur les entrées en salle de cinéma (19,9%)
  • une taxe sur les recettes publicitaires des chaînes (42,5%)
  • une taxe sur les recettes des fournisseurs d’accès à un service de télévision (33%)
  • une taxe sur les recettes liées à la vente de vidéogrammes (DVD, vidéo à la demande…) (4,5%)
  • les recettes annexes (sanctions prononcées par le CSA, recettes des films pornographiques…) (0,1%)

On constate que le secteur s’autofinance ; ce sont les recettes sur les contenus qui l’alimentent. Il faut cependant réfuter l’idée, très largement partagée dans la profession, que cet argent est dû aux producteurs de contenus – Thomas Langmann se permet ainsi d’affirmer sans état d’âme un aberrant « Il n’y a aucun argent public dans le cinéma français »7. Il s’agit toujours de taxes, c’est donc bien de l’argent public, auquel les producteurs peuvent légitimement prétendre si leurs projets respectent un certain nombre de critères.

Lorsqu’un film génère des recettes et qu’il respecte ces critères (notamment un barème sur 100 points qui détermine dans quelle mesure le film est européen), il enclenche pour le producteur un soutien dit « automatique », quand celui-ci se lancera dans son projet suivant. Un calcul savant, mêlant entre autres le nombre d’entrées, le prix moyen de la taxe récoltée et le niveau du barème (plus il est proche de 100, plus le soutien est élevé) détermine le montant alloué par le CNC, dans la limite de 50% du budget total du film. Pour les producteurs, c’est une source de financement quasiment incontournable, avec les chaînes de télévision.

 

De l’influence de la télévision

Car les chaînes de télévision ont l’obligation d’investir une part de leur chiffre d’affaire dans le développement de films : ce dispositif, qui assure un financement de la télévision dans le cinéma, est l’un des fondements du système français. Mais il n’est pas un gage de diversité, simplement une source de revenus : le calcul, pour une chaîne, est de miser sur un film prometteur qui, lors de sa diffusion, aura des retombées positives en termes de recettes publicitaires. Or, alors qu’un film n’en est qu’au stade du développement et que les décideurs ont peu d’informations pour choisir dans quoi investir, le placement le plus sûr est une tête d’affiche. Désormais, on boucle la boucle : si la tête d’affiche est un ancien comique de la télé, le succès ne peut pas manquer.

C’est d’ailleurs l’argument de Jérôme Clément, ancien président du CNC et d’Arte, quand il répond « Vive l’exception culturelle ! »8 à Maraval : « Il suffira de donner les recettes publicitaires des multiples diffusions à venir de Sur la piste du Marsupilami, d’Astérix, des Seigneurs, de Stars 80, etc., pour comprendre que ce système est économiquement sain et rentable. » Inquiétant de défendre de tels choix : oui, l’argent circule, oui, l’économie du cinéma tient debout malgré les résultats en salle mitigés. Mais ce fonctionnement en cercle fermé est-il défendable, quand il sauve des films aux devis exorbitants qui n’ont pas su attirer leur public dans les salles malgré des campagnes publicitaires agressives ? Doit-on vraiment se réjouir de cette exception culturelle-là ?

 

Doit-on redéfinir l’« exception culturelle » ?

Sans le vouloir, l’actuel président du CNC Eric Garandeau a mis de l’eau au moulin de Vincent Maraval. En tentant de défendre le système, il cite comme exemple de réussite l’émergence de Michel Hazanavicius et Maïwenn9. Soit deux réalisateurs qui, avant leurs premiers films, étaient déjà introduits dans les cercles culturels ; deux personnes très entourées depuis leurs débuts, capables de rassembler des castings très people (dont des acteurs ayant débuté sur le petit écran). On peut saluer l’audace de leurs choix et des producteurs qui les suivent, mais si le CNC n’est capable de faire émerger que des gens déjà connus et aidés de décideurs, enterrons dès aujourd’hui le système.

Au contraire, l’exception culturelle a pour principe, comme son nom l’indique, de donner une chance à des films qui ne pourraient pas se faire dans d’autres pays faute d’arguments  : pas de tête d’affiche, films chers mais ambitieux (les « films du milieu » comme les avait nommés Pascale Ferrand, c’est-à-dire des films à gros budgets mais sans gros arguments commerciaux). On ne peut que se réjouir de l’existence d’un système permettant à ces films de se faire. Le risque est de voir disparaître ce genre de productions, étouffées par l’inflation des salaires des acteurs et les préférences des chaînes pour des projets au contenu sécurisé (par exemple, une comédie avec des acteurs connus).

 

Le cinéma est aussi un business

On ne peut d’ailleurs pas en vouloir aux chaînes de télévision quand elles misent sur des films qu’elles espèrent rentables (quelques Don Quichottes s’en chargeront peut-être). Ce n’est pas à leur niveau qu’il faut chercher le manque de volonté. Le milieu du cinéma est en fait prisonnier d’une contradiction liée à sa nature. Un film peut être une œuvre d’art ; mais c’est aussi une grosse machine, faisant intervenir de très nombreuses personnes pendant longtemps, avec de l’équipement coûteux et des retombées commerciales potentiellement importantes. L’hypocrisie consiste à ne parler que d’art alors que de grands enjeux financiers sont en cours.

Le grand défaut de la famille du cinéma français, c’est qu’elle se sent investie d’une mission d’intérêt général et qu’elle n’a donc pas à se plier aux contraintes imposées à n’importe quel autre métier. Un producteur trouvera normal de surpayer une vedette et d’imposer à ses équipes des horaires très contraignants, des salaires bas… Robert Guédiguian, qui n’est jamais à une contradiction près, le formule de façon très claire10 : « En tant que citoyen, je suis contre le travail le dimanche, dans le commerce. En tant que cinéaste, on est obligé, parfois, de travailler le dimanche ». Quels que soient les raisons justifiant des rythmes particuliers (les contraintes liées à la disponibilité d’un lieu, le temps de préparation d’un plateau…), le problème est d’invoquer l’art comme argument irréfutable pour justifier des pratiques ultra-libérales.

 

Le ping-pong en cours élève trop rarement le débat au-delà des considérations personnelles des uns et des autres ; chacun défend ses petits intérêts sans parvenir à remettre sa position en question. Et chacun semble assez content de son état (d’ailleurs, quand Maraval publie sa tribune, les professionnels répondent qu’il est vexé d’avoir perdu de l’argent). D’un point de vue qualitatif, les multiples exemples cités ici n’ont rien à voir avec une exception culturelle (au risque de vexer de nouveau Philippe Lioret). Pire, les décideurs semblent considérer que The Artist et Intouchables justifient l’existence du système. La véritable magie du mécanisme, c’est que certains films ambitieux peuvent aboutir même si le public, a priori, ne les attend pas. Des outsiders peuvent aller au bout de projets fous en s’affranchissant d’une grande part des contraintes commerciales (et The Artist n’entre pas dans cette catégorie).

Le CNC ne doit pas défendre sa légitimité sur des arguments de rentabilité (c’est ce qu’on peut craindre d’une mauvaise interprétation de la tribune de Maraval). En revanche, les effets pervers qui conduisent les producteurs à considérer ce soutien comme une banque, et l’ensemble des financeurs à citer Hazanavicius ou Maïwenn comme modèle, le feront d’autant plus trembler. On rêverait d’une remise à plat qui redonne aux projets ambitieux la place qu’ils devraient occuper dans le mécanisme. Mais dans un cadre dans lequel tout le monde trouve à peu près son compte, pas sûr que qui que ce soit considère le contenu comme un argument valable pour poser les bonnes questions.

Damien Ronfard

 

1. « Les acteurs français sont trop payés ! », par Vincent Maraval, Le Monde du 28 décembre 2012 http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2012/12/28/les-acteurs-francais-sont-trop-payes_1811151_3208.html

2. Aurélie Filippetti : « Les gros salaires dans le cinéma, ça se règle par la fiscalité », le 5/01/13 sur lemonde.fr http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/01/05/aurelie-filippetti-les-gros-salaires-dans-le-cinema-ca-se-regle-par-la-fiscalite_1813307_3246.html

3. De la fortune des vedettes en particulier et des perversions d’un bon système en général, par Jean-Michel Frodon, le 29/12/12 sur son blog Projection publique http://blog.slate.fr/projection-publique/2012/12/29/de-la-fortune-des-vedettes-en-particulier-et-des-perversions-d%E2%80%99un-bon-systeme-en-general/

4. Des actrices grand luxe, par Clément Ghys, dans Libération du 4 janvier 2013

5. « Non, Vincent Maraval, je ne suis ni un parvenu, ni un assisté du cinéma » par Philippe Lioret, le 4/01/13 sur lemonde.fr http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/01/04/non-vincent-maraval-je-ne-suis-ni-un-parvenu-ni-un-assiste-du-cinema-par-philippe-lioret_1812910_3246.html

6. Soutien au cinéma, à l’audiovisuel et au multimédia. Rapport et perspectives 2011-2013. Document de performance du CNC dans le cadre de l’examen du projet de loi de finances 2013. Voir le tableau page 11.

7. Langmann : « Pas d’argent public dans les films français », par Olivier Delcroix, le 4/01/12 sur lefigaro.fr. http://www.lefigaro.fr/cinema/2013/01/04/03002-20130104ARTFIG00438-langmann-pas-d-argent-public-dans-les-films-francais.php

8. « Vive l’exception culturelle », par Jérôme Clément, Le Monde daté du 3 janvier 2013 http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/01/03/le-president-du-cnc-defend-le-cinema-francais-et-son-financement_1812642_3246.html

9. Le président du CNC défend le cinéma français et son financement, le 3/01/12 sur lemonde.fr. Cet article renvoie à l’interview de Langmann (voir note 7) qui livre une vision similaire du rôle du CNC (même si les analyses se contredisent) : «À titre d’exemple, en 2011, l’avance sur recette, qui est censée aider et soutenir des projets originaux et de qualité, n’a été attribuée ni à The Artist, ni à Polisse et encore moins à Intouchables… Preuve que les membres de ces commissions manquent sérieusement de sagacité, voire d’audace et de flair.». Un projet original et de qualité n’a pas nécessairement besoin de l’avance sur recettes. http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/01/03/le-president-du-cnc-defend-le-cinema-francais-et-son-financement_1812642_3246.html

10. Robert Guédiguian : « Avec cette convention, mes premiers films n’existeraient pas », dans Le Monde daté du 27 décembre 2012. L’interview a pour sujet l’extension de la convention collective audiovisuelle, un sujet voisin qui mérite aussi beaucoup d’attention. http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/12/25/robert-guediguian-avec-cette-convention-mes-premiers-films-n-existeraient-pas_1810219_3246.html

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