Un soir à La Chasse : y a-t-il un adulte dans la salle ?

par Elodie Ferré

 

Vinterberg, mon ami…

Vinterberg, mon ami, j’aimerais un jour te rencontrer, je te prendrais alors dans mes bras et te serrerais très très fort. Car n’est-ce pas finalement cette tendresse que tu attends de nous, tes chers spectateurs, qui sont allés par milliers se faire des grosses frayeurs devant tes fictions ?

Devant La Chasse, comme devant Submarino ou même Festen, j’ai eu la très désagréable sensation qu’on m’arrachait des émotions de manière un peu désordonnée : et que je te fais haïr Klara, une petite fille de cinq ans ; et que je te flanque de la pitié pour le pauvre Lucas, accusé à tort d’abus sexuel sur cette Klara ; et que je te soulage un peu vers la fin… Et VLAN gros coup de stress au dernier plan. Bouboum. Bouboum. Bouboum. On frôle la crise cardiaque au générique.

Un peu de douceur pour Noël

Vinterberg a le fantasme de la pitié – ou du crucifié. A chacun de ses films, on est envahi d’une désagréable pitié. Pour la refiler, je me livre à un exercice ludique pendant la projection : cette tragédie aurait-elle pu être évitée ? Lucas aurait-il pu contrecarrer la mécanique infernale dont il est victime ? A-t-il eu tort, à un moment ou à un autre ?  A-t-il été un peu trop passif ? Non, c’est un véritable saint… Et au contraire, il est actif et se défend contre l’injustice qui lui tombe dessus.

Tout simplement, les enfants mentent. C’est bien connu : ce ne sont que des enfants. Le problème ce sont les adultes qui naïvement prennent leurs dires pour argent comptant. N’empêche que… Si ma fille venait me dire de telles choses sur un monsieur de son école, même tout en étant consciente du potentiel affabulateur des enfants… J’aurais une matière parfaite pour hanter mes nuits ! On la comprend, la psychose ; c’est là ou Vinterberg est très fort, car on assiste aux symptômes d’une telle folie : des adultes se déchaînent sauvagement sur un innocent. Comme des prédateurs. Sans que rien ne les arrête. Les adultes vont jusqu’à frapper un enfant (Marcus, le fils de Lucas) pour en défendre une autre (Klara). Y a-t-il un adulte pour les calmer ? On est d’abord saisi d’effroi ; puis la colère monte ; enfin, la pitié complète le tableau.

La projection suit son cours… Je suis venue seule… Je n’ai personne à qui dire mon effroi… J’envoie des textos pour souffler un peu… Je me dit, le front perlé de sueur, que c’est Vinterberg et qu’il ne va rien nous épargner de l’horreur… On va découvrir qu’en fait, la petite fille ne ment pas. Ou bien que le violeur est le dernier à le soutenir dans l’épreuve (accessoirement parrain de son fils). On aperçoit l’intrigue à tiroirs, le dénouement surprise gros comme une maison (hantée).

Quel sera le visage de la monstruosité aujourd’hui ?

Et pourtant ça se tasse. Comme si Vinterberg s’était finalement apaisé depuis son dernier film. Il ne va qu’à l’essentiel, sans drogue, amputation ni suicide. Il y a même, à la fin, une illusion de rédemption quand tous les amis se retrouvent comme au bon vieux temps. Où Lucas peut prendre Klara dans ses bras pour l’aider à traverser un passage difficile. Il y a donc au moins un adulte dans ce film. Et puis de très belles images au cadre parfaitement maîtrisé (finalement, le dogme, c’est sympa : de magnifiques plans fixes, les bois l’automne, puis l’hiver, puis l’automne à nouveau, le tout danois) et parfois assez subtiles : une chorale d’enfants ; la sortie de Lucas devant le supermarché face à son ami pris de remords… .

Les enfants mentent, mais les enfants ont de l’intuition. La petite Klara, accusatrice à tort, le dit d’ailleurs à Lucas : « Les autres me font peur ». Le personnage de la petite fille est bien tissé : si elle a tendance à agacer au début, elle souhaite bien effacer sa grosse bêtise et avoue aux adultes : je racontais des bêtises. L’enfant n’est pas cloué au pilori par Vinterberg comme on le craignait au début. Ce sont les adultes qui sont cinglés et foncent comme un troupeau de bison sur une prairie du Midwest.

Là encore, Vinterberg nous épargne une métaphore du totalitarisme (tous pris de folie) : certains adultes, bien qu’en camp retranché dans une grande maison au fond des bois, font confiance à Lucas tout au long de la cabale. Et puis, le meilleur ami, d’abord empêtré dans la psychose qui a envahi tout le village comme la peste, revient vers lui la veille de Noël, tel l’apôtre Pierre ; Dieu soit loué on a aussi été épargné du chant du coq. Mais pas de la messe de la Nativité.

Cependant, ce semblant de pardon cache autre chose, qui fait froid dans le dos. Les adultes célèbrent l’entrée dans l’âge adulte de l’enfant en le consacrant chasseur. Le fils de Lucas reçoit un fusil lors d’une cérémonie, sorte de rite de passage. Adultes et chasseurs ne font qu’un. La vie d’adulte n’est qu’une grande chasse où n’importe lequel d’entre eux peut être pioché au hasard comme gibier.

De plus, cet ersatz de pardon est vite effacé par une séquence finale (au demeurant magnifique) dont le message est clair : on t’a pas eu cette fois mais on te loupera pas la prochaine, en tout cas, t’inquiète pas mon pote, il y aura une prochaine fois. Non, la chasse ne s’arrête jamais. Et elle est vicieuse. Bienvenu chez les adultes, bienvenu chez Vinterberg.

Mikkelsen la tête sur le billot

Pauvre Mads Mikkelsen, novembre 2012 aura été dur : d’abord, il se fait mettre au cachot et guillotiner par des milliers de personnes qu’il a tenté de sauver ; et deux siècle plus tard, il est accusé à tort de viol, se fait pilonner de boîtes de conserve à la sortie du supermarché, on lui tire dessus, on tue son chien… Mais tout ça c’est fini Mads, t’as survécu à l’horreur, t’as même survécu à Vinterberg ; avec tout ça derrière toi, tu passeras, on l’espère, une bonne année 2013.

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