Du quotidien à l’universel : Mundane history

Au départ, c’est une histoire simple : un infirmier est chargé de s’occuper d’un jeune homme devenu tétraplégique à la suite d’un accident. En apprenant à se connaître, ils vont s’interroger ensemble sur le sens de leur existence, leurs aspirations passées, ce qui les attend… Mais nous n’avons encore rien dit. Bien au-delà du récit d’une simple rencontre, Mundane history (« histoire ordinaire ») est un petit exploit qui nous plonge dans des questionnements existentiels en à peine une heure vingt. C’est le premier film d’Anocha Suwichakornpong, réalisatrice thaïlandaise (qui nous prouve que la Thaïlande a d’autre films à offrir que ceux d’Apichatpong « Palme d’or » Weerasethakul).

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Il y a donc ce jeune homme, Ake, brisé par un coup du sort, qui ne veut plus voir personne. En colère contre tous, contre la vie, il sembler enfermé dans son mutisme. En face de lui, Pun craint de ne pouvoir être à la hauteur de sa mission ; son patient est si fermé, cette famille est si inhospitalière… Mais il s’accroche. Avec le temps et la persévérance de l’infirmier, la relation entre les deux garçons prend la forme de l’amitié. Bientôt, une question apparaît en filigrane : à quoi bon continuer quand on a perdu l’usage de ses jambes ?

Le film brise en permanence la linéarité d’une scène et la logique de la chronologie. L’ambulance qui ramène Ake chez lui apparaît après plusieurs minutes, alors qu’on a déjà vu l’infirmier prendre soin de son patient. Une séquence de séchage de cheveux après un orage trouve son explication plus tard, quand on voit Ake désireux de rester sous l’averse. Toutes les scènes sont ainsi découpées avec une liberté un peu folle qui a pour effet de plonger le spectateur dans un flottement aérien. On croit assister à l’effort de quelqu’un qui tenterait de rassembler ses souvenirs. Pourtant, ce mini-chaos, au-delà de la fascination qu’il provoque, tend résolument vers son but.

Regarder le ciel ensemble

Pun et Ake : regarder le ciel ensemble

L’ambition de Suwichakornpong est simple : à partir de cette histoire, interrogeons-nous sur le sens de l’existence. D’abord discrètement : la cuisinière fait régulièrement référence au karma pour expliquer l’accident, ou les maux des uns et des autres. Puis frontalement lors d’une séquence cosmique (au sens premier du terme) qui semble sortie de The Tree of life – mais on se rendra compte un peu plus tard qu’elle sort simplement d’un planétarium. Enfin, dans un final hors normes de césarienne en temps réel. La puissance de ces interventions n’est pas seulement due à la qualité formelle de la réalisation ; ce qui frappe, c’est le regard documentaire posé tout le long du film, et auquel même la séquence cosmique est soumise. S’il faut chercher quel sens donner à la vie, cherchons dans la vie la plus proche de nous. Certaines réponses sont peut-être sous nos yeux.

Mundane history est en fait l’anti-Tree of life. Malick nous racontait l’origine du monde avant de se focaliser sur une famille qui portait en elle tout ce qui était écrit depuis le début : « there [are] two ways through life: the way of nature and the way of grace ». Chaque geste, chaque événement était alors remis en perspective avec la genèse, l’avènement de la loi du plus fort dans l’histoire du monde… Les magnifiques séquences familiales étaient écrasées par le sens qu’elles devaient porter. Ake et Pun ne sont écrasés par rien d’autre que ce qu’ils vivent au quotidien : le premier devient tétraplégique, le second ne se sent pas à la hauteur de sa mission. Aucune loi supérieure ne dicte leurs attitudes ; le karma peut influencer leur existence et dresser des embûches sur leur chemin, mais il ne tient qu’à eux d’apprendre à passer outre. Le choix n’est pas entre la nature et la grâce, mais entre le renoncement et la sérénité. Et l’origine du monde peut se réduire à la prise de conscience que la vie ne s’est pas arrêtée le jour où Ake a perdu ses jambes. Une telle révélation, à son niveau, vaut bien une renaissance.

L'origine du monde

L’origine du monde

Mundane history est un film d’une cohérence étonnante : extrêmement précis, il n’en transmet pas moins une grande vitalité. Paradoxalement, c’est la liberté des dispositifs et la foi en des ruptures brutales qui lui confèrent cette unicité. En une heure vingt (soit à peine plus que l’introduction de The Tree of life), Anocha Suwichakornpong boucle une boucle à la fois intime et universelle. Une bien belle façon de commencer l’année.

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