Paresse et opportunisme : l’Histoire selon Tarantino

La sortie de Django unchained est accompagnée, en librairie, d’un ouvrage collectif revenant sur la filmographie de son réalisateur, Quentin Tarantino, un cinéma déchaîné. Sur son blog, Isabelle Regnier le décrit avec enthousiasme :

« Django Unchained s’inscrit dans la veine  Boulevard de la mort et Inglourious Basterds, ces films au propos soudain plus lisible, plus ouvertement politique aussi, qui ont peu à peu conduit à ne plus envisager le cinéaste uniquement comme un remixeur génial et futile, mais comme l’auteur d’une oeuvre réellement consistante, pour ne pas dire majeure. (…) ces textes forment une belle symphonie,  éclairante, sur cette oeuvre bien plus complexe, bien plus profonde surtout, qu’on a bien voulu jusqu’à présent, le plus souvent, le penser. »

Cet enthousiasme sur le dernier film de Tarantino est partagé par de nombreux critiques qui semblent ravi d’être témoins d’une page importante du cinéma américain (voir aussi l’éloge sur le site des Inrockuptibles, dont on se demande si son auteur a vu le film). Comprendre : pour tous ceux qui ne perçoivent que l’aspect divertissant du maître, voici les clés de son véritable génie. Je déteste les critiques qui savent ce qu’on a pensé, pourquoi, et qui veulent nous expliquer comment dépasser cette naïveté. A fortiori quand la formule sert à justifier une escroquerie journalistique, elle-même prise au piège d’un cinéma démagogique et fainéant. Le critique, aujourd’hui, n’a plus le droit de ne pas saisir l’importance de Tarantino, alors il en rajoute. Remettons les choses à leur place.

Pas d'inquiétude, ce n'est qu'un hors-la-loi qu'on achève.

Avant de rentrer dans les détails de contenu, arrêtons-nous un instant sur la forme : les formules de Tarantino s’essoufflent terriblement. C’était déjà le cas devant Inglorious Basterds ; il devient de plus en plus facile de prévoir le plan qui suit, le mouvement de caméra, le rythme d’une scène. Formellement, malgré le talent du réalisateur et son amour pour les choses bien faites, c’est désormais très ennuyeux. Car il ne s’agit pas précisément d’un style : il s’agit de donner à une séquence le rythme parfait pour préparer l’image parfaite, qui va exactement trouver le spectateur où on le cherche (Tarantino expliquait au moment de Kill Bill à quel point trouver LA musique appropriée à une scène était exaltant). L’image parfaite, c’est Django qui sort des flammes après avoir accompli sa vengeance (pour le côté « drame ample ») ; c’est sa femme qui s’évanouit de façon très chorégraphiée en le retrouvant (pour le côté « poésie ») et c’est la blague de Waltz qui suit (pour le côté « humour au cœur du drame »). Des images qui pourraient constituer une bande-annonce, tant elles gavent le spectateur de ce qu’il connaît déjà et dont l’efficacité n’est donc plus à prouver. Il n’y a absolument aucune virtuosité, si ce n’est technique, dans Django unchained. Quant aux dialogues, malgré l’amour que leur porte leur auteur, ils n’ont jamais semblé aussi poussifs, à l’image d’un exaspérant débat sur des cagoules entre membres d’un Ku Klux Klan avant l’heure. Quentin, tu peux arrêter le cinéma et passer au clip, tu vas avoir un succès fou.

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De toute façon, il semble que tu n’aies plus grand chose à raconter. Par pitié, qu’on cesse de clamer qu’il est ambitieux de réécrire l’histoire au cinéma ; tuer Hitler ou massacrer des esclavagistes (et par extension les blancs du Sud) n’est qu’une grande entreprise démagogique. Tarantino est en train de devenir le spécialiste de la défense des causes déjà gagnées ; l’aspect jouissif de ces vengeances rétrospectives, en plus d’être d’une grande paresse intellectuelle, est problématique au-delà du divertissement qu’il est censé procurer. Tarantino exploite les idées d’un enfant de 10 ans (on joue aux juifs qui tuent des nazis, on joue à libérer des esclaves), y pousse le manichéisme à l’extrême et s’épargne toute réflexion historique, livrant une bouillie pré-mâchée pour public heureux de ne pas avoir à réfléchir. Et comme le méchant est vraiment méchant, et que personne ne se mettra de son côté, on peut lui réserver un sort affreux sans jamais sortir du politiquement correct ; œil pour œil, dent pour dent, torture pour torture. Le spectateur applaudit quand l’intendant noir acquis à la cause blanche se fait exploser les rotules ; Brunhild éclate d’un charmant rire sardonique en voyant exploser la maison de son maître. Les bons, on leur pardonne tout (même si le personnage du chasseur de primes a droit à une réprimande et meurt à la fin, sans doute d’avoir tué des pères devant leurs fils – la morale est donc sauve jusqu’au bout).

La violence devient alors la justification de ces écarts : pour que Django puisse tuer, il faut qu’on se rappelle que c’est le blanc qui, le premier, a torturé sa femme. Pour qu’on accepte qu’il ne remet jamais en cause son besoin de vengeance, il faut qu’on voie un esclave se faire dévorer par des chiens pour le plaisir de son maître. Le problème moral n’est pas la représentation de la violence, un peu irréelle ; il est dans le fait que la défense de la cause permet toutes les extrémités. Et ne nous embarrassons pas, si quelqu’un travaille pour l’esclavagiste, il pourrait être esclavagiste lui-même. Si quelqu’un fricote avec l’ennemi, c’est qu’il est passé de l’autre côté. Alors allons-y à la dynamite. Son opportunisme est atterrant. Je n’aurais pas aimé vivre en France en 1945 dans le même village que Tarantino ; j’imagine qu’il aurait rasé beaucoup de crânes. Fils d’esclavagiste, il aurait certainement tué son père et libéré tout le monde. Imaginez-le en président du Festival de Cannes, il aurait pu décerner la Palme à un type aussi démagogique que Michael Moore. (Quand on y repense, on avait mis ça sur le compte de la provocation à l’époque, mais les deux hommes ont désormais les mêmes méthodes).

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Il est attristant qu’après la vitalité de ses premiers films et la puissance du diptyque Kill Bill, Tarantino n’ait pas continué à raconter des histoires hors de l’Histoire. Il mettait en scène des gangsters entre eux, des trafiquants entre eux ; il contait la vengeance d’une super-héroïne avec toute la distance nécessaire pour lui donner le droit d’aller au bout de son projet sans cautionner universellement ses choix. C’est là qu’il était un cinéaste sinon majeur, du moins incontournable. Désormais investi d’une mission supérieure, il s’attache à réduire les représentations historiques à sa vision étriquée du monde. Le prochain chapitre de son grand projet « L’Histoire de l’humanité pour les nuls » se passera peut-être dans un goulag, ou chez les Khmers rouges. Il nous y proposera des ralentis, du sang, de la musique style Ennio Morricone, et surtout, plein de gens mauvais découpés en morceaux par les bonnes intentions. Les mêmes bonnes intentions qui ont saccagé son cinéma.

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2 réflexions sur “Paresse et opportunisme : l’Histoire selon Tarantino

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