Lincoln : la réalité de la légende

Adapter en film la vie d’une personnalité qui a marqué l’Histoire est un exercice délicat : la principale difficulté est de savoir expliquer le mythe sans en être prisonnier ; raconter l’homme (ou la femme) en tant que personne, et explorer les raisons de la dimension qu’il ou elle a pris. En s’attaquant à Abraham Lincoln, Spielberg choisit l’approche la plus frontale : au sommet de sa popularité, le président vient d’être réélu, et il s’apprête à devenir immortel en faisant voter le 13ème amendement de la Constitution américaine qui abolit l’esclavage. Attention, terrain miné : Lincoln est-il un hommage au premier degré, un portrait complexe et plein d’ombres, ou une variation pleine de recul sur la construction d’une légende ?

Lincoln

Afin de ne pas faire d’amalgame entre le style et le fond, j’écarterai tout de suite les remarques purement formelles. Au cours du film, le spectateur se voit servir un large panel de stéréotypes hollywoodiens : les gentils qui gagnent les débats, le Président qui fait des blagues et qui partage ses états d’âme avec de simples soldats, les pires réfractaires au vote finalement convaincus… Une musique passe-partout vient constamment surligner le propos ; quant aux dialogues, ils semblent souvent sortis d’un manuel de scénario pour film à oscars (surtout dans ces fameuses scènes de débat). Le rythme du film est complètement parasité par cette sensation permanente de déjà-vu, digne de n’importe quel téléfilm à peu près propre. Dépassons ces mauvaises impressions, tâchons de voir comment Lincoln est représenté.

De fait, la représentation du mythe subit de plein fouet le manque d’inspiration de la réalisation. Dans la plupart des séquences, Spielberg semble prisonnier de son sujet, et récite un cours d’histoire sans saveur, destiné à magnifier l’homme tel qu’on se l’imagine tous. Mais il parvient parfois, brièvement, à s’échapper de ce didactisme. A ce titre, la famille est le cadre dans lequel le réalisateur s’en sort le mieux : les rapports de Lincoln avec ses enfants ou avec sa femme, s’ils ne sont pas toujours traités avec grande finesse, laissent entrevoir un personnage maladroit en privé, incapable de communiquer, et assez malheureux. Mais toujours pragmatique – trop, sans doute, pour un cadre familial. C’est là que se dessine réellement l’homme, partagé entre sa fonction, son caractère, ses choix personnels… On regrettera que cette partie n’ait pas été le cœur du film, avec le vote de l’amendement en arrière-plan déjouant ainsi le piège de l’académisme. Mais c’est l’inverse qui se passe, laissant l’impression d’un ensemble bancal et d’un contenu riche mais gâché.

Lincoln assemblée

Lincoln était de toute façon un pari un peu risqué, en ne contournant pas la difficulté de filmer l’apogée du président (même si c’est aussi en un sens le plus vendeur, il a d’ailleurs convaincu l’académie des Oscars). A titre de comparaison, John Ford écartait le problème en 1939 : il réalisait alors Young Mr. Lincoln (Vers sa destinée) en ignorant complètement l’avènement du grand homme, et en se concentrant sur ses toutes premières années d’avocat. On y voyait un grand échalas un peu gauche, mais malin, profitant du peu de méfiance qu’il inspirait pour défaire ses adversaires. Henry Fonda, le nez refait pour l’occasion, avait tout du jeune homme talentueux, placide, mais chez qui rien ou presque ne laissait imaginer un tel destin. C’est ce « presque » que John Ford met en scène discrètement ; le procès où Lincoln, alors tout à fait inconnu, confond un coupable et innocente un bougre promis à l’échafaud, est en soi un micro-événement hors de l’Histoire. L’euphorie du succès final n’est que peu de chose, si ce n’est que c’est là qu’on comprend pourquoi il ira si loin. Voici donc l’idée : s’éloigner autant que possible de la destinée pour mieux la raconter. Le choix du titre français est en ce sens judicieux, même si elle livre la clé que le titre original, a priori purement descriptif, dissimule joliment.

Lincoln Fonda

Entre les deux, on citera Abraham Lincoln, réalisé par John Cromwell en 1940, et qui complète la biographie en racontant l’accession au pouvoir. Là, on retrouve ce côté gauche et un peu goguenard ; mais s’il relève d’une stratégie de communication chez Spielberg et d’une stratégie politique chez Ford, il est ici la caractéristique principale du futur président. A force de mettre en avant sa naïveté, Cromwell nous donne l’impression que Lincoln n’est arrivé là que par accident ou par hasard, sans une once de calcul ou d’opportunisme. Cet idéalisme un peu étonnant (ça a toujours été un homme simple, c’est sa simplicité qui l’a mené au sommet) a pour effet d’anéantir tout sentiment de grandeur vis-à-vis de l’homme. Pourtant, entre Ford, discret, qui laisse entrevoir une destinée hors du commun, et Spielberg lui-même écrasé par le poids de la personnalité qu’il met en scène, il y a un créneau, celui de l’homme qui prend conscience de ce qu’il devient.

Lincoln Massey

Dans les trois films ici cités, le casting est dicté par l’apparence physique, qui se veut le plus proche possible de Lincoln. Henry Fonda et ses grandes jambes dont il ne sait pas quoi faire, et avec un faux nez pour l’occasion. Raymond Massey dont la ressemblance est jugée absolument frappante (il incarnera d’ailleurs le rôle une nouvelle fois, dans La Conquête de l’Ouest). Et Daniel Day-Lewis, qui promène sa figure interchangeable dans l’Histoire de l’Amérique : après Gangs of New-York et There will be blood, il incarne un mythe absolu des Etats-Unis, avec maquillage mais aussi voix, accent, rythme des dialogues…. On croirait voir une photographie prendre vie. Mais derrière l’incroyable maîtrise technique de ses expressions, il semble qu’il n’y a pas d’homme, simplement un corps pour accueillir un personnage, quel qu’il soit. Il s’intègre parfaitement dans ces trois films, sous l’œil de réalisateurs proposant une vision arrêtée, naïve ou cynique, mais désormais désincarnée de l’Histoire des Etats-Unis.

Lincoln Day-Lewis

Day-Lewis ne semble pas vouloir s’inspirer de ses aînés : pourtant, Henry Fonda, ou John Wayne dans ses nombreux westerns, croyaient en leur rôle plus qu’en leur performance, et la représentation du mythe les accompagnait naturellement. Et si ils avaient très certainement conscience d’écrire la légende, ils n’ignoraient pas, comme le montrait Ford dans L’Homme qui tua Liberty Valance, qu’ils l’écrivaient parce qu’elle dépassait la réalité. Une pensée qu’il serait bon de souffler aussi à Spielberg.

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