Quand le muet est à la mode : Blancanieves et The Artist

Un film muet, en noir et blanc, hommages au cinéma des années 20 mais qui n’en est pas moins destiné à un large public… Cela vous rappelle quelque chose ? Près de deux ans après The Artist, Blancanieves, de Pablo Berger, est arrivé sur nos écrans précédé d’une excellente réputation, et acclamé par de nombreux critiques. Voir un film muet est toujours agréable, il nous replace devant le plaisir de l’image sans dialogue, devant la puissance narrative d’un plan dans un montage précis. Cette « mode » du muet apparaît plutôt comme une bonne nouvelle. Il paraît que Blancanieves a été imaginé et mis sur rails avant notre blockbuster national multi-récompensé ; cela n’a aucune importance, si ce n’est que le film d’Hazanavicius a dû fortement faciliter la vie aux distributeurs de Pablo Berger.

Du cirque et des nains

Car il s’agit bien d’un créneau commun, hormis le fait qu’ils sont tous les deux muets, et au-delà d’histoires et d’atmosphères tout à fait différentes. Nous avons affaire à un cinéma populaire, qui ne souhaite pas utiliser l’absence de dialogue dans le cadre d’une démarche artistique jusqu’au-boutiste, mais qui veut au contraire en profiter pour immerger le spectateur dans une autre époque. Le « muet » désigne en fait l’ensemble des codes rappelant le cinéma pré-années 30 : absence de son donc, mais aussi maquillage des acteurs, jeu parfois outrancier, musique d’illustration en continu, police des intertitres… Tout nous plonge dans un ensemble visuel a priori cohérent, qui lorgne plus vers Charlot que vers Dreyer – c’est le principe du côté populaire.

The Artist Jean Dujardin dog Blancanieves

Les deux films assument pleinement cet hommage. Il est d’ailleurs intéressant de constater que les deux histoires jouent avec l’imaginaire dans lequel elles se déploient : Blancanieves se voit ainsi nommer « comme dans le conte », cela suggérant que le conte qui est adapté sous nos yeux existe aussi pour les personnages ; dans The Artist, ce rapport est à la fois plus direct et plus paradoxal, car il se sert du muet pour raconter… L’avènement du parlant. Leurs histoires peuvent être racontées car elles ont conscience qu’elles ont déjà eu lieu (le conte a été écrit, le son est arrivé au cinéma).

Cette mise en abyme est révélatrice du dispositif commun des deux réalisateurs. Les codes du muet sont des effets de style, voire un simple habillage, à tel point que le respect du code passe parfois avant le bon goût (la musique ou le maquillage par exemple). Le muet (l’ensemble des codes) est donc un genre constitué d’un certain nombre de contraintes auxquelles les films se plient, s’efforçant volontairement de ne pas les moderniser. Cela est en fait incorrect : ce sont les contraintes de surface qui sont respectées, tout ce qui saute aux yeux. Derrière le vernis, toute contrainte technique est ignorée : on zoome à tout va, on fluidifie n’importe quel mouvement… C’est un langage cinématographique qui ignore le rapport à l’image, à la mise en scène d’il y a 80 ans. De fait, les films sont stylistiquement très éloignés de ce qui pouvait se faire dans les années 20.

The Artist Bejo Blancanieves Maribel Verdu

Devant ce pastiche de muet, on peut être amusé mais aussi un peu frustré : doit-on, pour faire du muet populaire, truffer son film d’artifices pas toujours heureux mais qui donnent l’étiquette « à la manière de » ? Ces films jouent en fait sur une corde nostalgique, permettant au spectateur de se projeter dans le lointain passé du cinéma. Phénomène curieux, l’immense majorité des spectateurs d’aujourd’hui n’ayant jamais connu l’époque du muet. Cette nostalgie est plus une construction sur ce qu’on projette dans le cinéma muet ; il suffit d’avoir vu Le Kid ou Les Temps modernes une fois il y a 20 ans pour avoir l’impression de retrouver un plaisir d’antan. Jouant à fond sur l’effet, Hazanavicius comme Berger abandonnent en route le défi de la réalisation pour faire tourner leurs recettes. Et comme leurs histoires ne sont pas exceptionnelles, leurs films peuvent presque se réduire à des vitrines de clichés ignorantes du développement de leur art dans le temps (ou ne prenant pas la peine de s’y intéresser).

Le grand retour du muet populaire (je m’emballe un peu, mais peut-être The Artist a-t-il fait naître des vocations) n’est donc ni une bonne ni une mauvaise nouvelle ; ses deux représentants à ce jour sont assez anecdotiques, se permettant de délaisser le fond mais trichant sur la forme. Au-delà des effets d’habillage, le divertissement est teinté d’ennui (on notera que The Artist s’en sort un peu mieux que Blancanieves, dont le côté branché est assez fatiguant). Quitte à faire du faux muet, autant faire du parlant ; l’argument commercial est moins vendeur, mais moins obsédé par l’allure, le réalisateur peut raconter plus de choses. Encore faut-il avoir quelque chose à raconter.

With pleasure!

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