Le western transcendé : Comanche Station

Bien que leurs films soient catalogués comme des séries B, la collaboration entre Budd Boetticher et Randolph Scott aura été l’une des plus fructueuses de l’histoire du western au cinéma. Boetticher, qui a l’habitude de faire des films d’une heure quinze maximum (ou presque), rencontre Randolph Scott, qui traîne des rôles principaux dans des films de troisième zone – ou l’inverse. La rencontre de ces deux oubliés, a priori destinée à rester dans l’anonymat, va attirer l’attention de l’influent André Bazin, qui considérera Sept hommes à abattre (1956) comme « le meilleur western jamais réalisé ». A posteriori, on ne peut que se réjouir de cette reconnaissance, qui a sans doute contribué à donner au réalisateur une notoriété qui ne s’essouffle pas chez les amateurs.

Ténébreux et solitaire...

Et pour cause : après Sept hommes à abattre, Randolph Scott et Boetticher feront six films ensemble, qui iront du très bon western (Decision at Sundown) au chef d’œuvre du genre (Comanche Station). Cette série est d’une intensité et d’une beauté que seule pouvait permettre l’économie de moyens narratifs et d’effets avec laquelle Budd Boetticher faisait ses films : tout était toujours concentré sur une histoire minimaliste, sans multiplication de personnages – juste assez pour développer des enjeux formidables, brouiller les pistes, et mener des intrigues toujours dépendantes du passé et des ambitions de chacun. Il y a toujours une femme, soit morte, soit disparue, raison d’agir du personnage principal (à l’exception de L’Homme de l’Arizona, parenthèse plus légère, presque comique). C’est son absence qui guide l’intrigue et les actes du personnage incarné par Randolph Scott.

Comanche Station, donc, est le sommet de ces variations. Un cow-boy solitaire négocie la libération d’une femme, Nancy Lowe (interprétée par Nancy Gates), prisonnière des comanches depuis plusieurs mois. Il y a risqué sa vie, alors qu’il ne la connaissait pas : est-il simplement désintéressé, comme il le dit ? Ou est-il attiré par la récompense promise par le mari, comme le suggèrent deux hors-la-loi, devenus alliés de circonstances dans cette région ennemie ? La relation entre Nancy et son sauveur est l’objet d’une ambiguïté croissante, alors que l’on s’interroge sur les véritables motivations du cow-boy (récupérer la prime, partir avec la femme) et que le doute pèse sur la personnalité du mari, qui préfère payer que d’aller lui-même chez les comanches.

Virée chez les comanches

A la fois reconnaissante et suspicieuse, Nancy doit faire face au mutisme de Randolph Scott, qui se garde de justifier quoi que ce soit, même suite aux sous-entendus douteux des malfrats. Ce n’est pas lui qui expliquera que sa propre femme avait été enlevée par les comanches des années plus tôt et qu’il n’a jamais cessé de la chercher, libérant régulièrement d’autres victimes. Cette révélation tardive entoure le héros d’une nouvelle aura : solitaire, désintéressé, mélancolique, il est surtout désespérément romantique. Cela annonce-t-il la fuite à venir de deux amants ? Non, et le film en est encore plus beau. En fait, le choix de savoir si les deux finissent ensemble ou non n’est pas important en soi ; ce qui importe, et ce qui est beau, ce sont les raisons qui orientent ce choix. Et le réalisateur s’appuie sur l’humanité et la dignité de ses personnages pour raconter les plus belles histoires.

Le cinéma de Budd Boetticher, qui répète les mêmes schémas à l’envi, est rempli d’archétypes du western ; Randolph Scott, en héros ténébreux et solitaire, en est représentatif. Mais ces archétypes, ces scénarios similaires, ces personnages récurrents, forment le cadre dans lequel son style s’épanouit le mieux. Revenu à la racine du genre, il place son œuvre à côté du western fondateur par excellence, celui qui avait amorcé vingt ans plus tôt la renaissance du genre : La Chevauchée fantastique. Mêmes archétypes, même complexité, même humanité… Aussi incontournable, et autant inégalé, Comanche Station en est le digne héritier.

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