Meteora ou la force de la fable

A trop vouloir faire passer de messages, à surcharger son film de symboles, un cinéaste exigeant peut parfois se perdre dans la réflexion, et donner un résultat laborieux, étouffant, où l’intention a écrasé l’émotion, et où l’ambition littéraire n’a pas été allégée par l’image (nous avions parlé du dernier film de Bruno Dumont, pas dénué d’intérêt mais dont les dispositifs rendaient l’ensemble hétérogène et irrespirable). Sur ce créneau à risque du film d’auteur, Meteora, de Spiros Stathoulopoulos, a un peu des allures d’ovni. Car, tout en étant dans une démarche assez intransigeante (intrigue ultra minimaliste, dialogues quasi inexistants, caméra contemplative…), il laisse une large place à la fantaisie, au cours de séquences d’animations qui lui donnent des allures de fable mythologique.

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Car il s’agit bien d’une fable : deux monastères, perchés en haut de deux colonnes de grès qui se font face, abritent l’un des moines, l’autre des nonnes. Isolés, presque inaccessibles, ils garantissent une dévotion sans faille à leurs locataires. Sauf que Theodoros et Urania, depuis leurs monolithes respectifs, tombent amoureux l’un de l’autre. Ces sentiments et le désir charnel qui en découle, absolument inconciliables avec leur foi et leur engagement religieux, les troublent jusqu’à l’obsession. La sérénité est-elle dans le refus de cet amour et le respect des règles ? Ou cette rencontre est-elle un don du Seigneur, qui « [les] fait reposer sur des prés d’herbe fraîche », comme le répète en voix off le Cantique des cantiques ?

Meteora, c’est donc Roméo et Juliette chez les orthodoxes grecs. Tout un programme en soi. Mais qui a priori ne fournit pas la matière nécessaire à un film d’une heure vingt. L’ensemble tient donc, comme évoqué plus haut, à ces nombreuses séquences d’animation qui s’inspirent de l’imagerie des icônes religieuses. Avec une certaine fraîcheur et une bonne dose d’inventivité, ces séquences jouent sur les lieux réels, y mettant en scène les rêveries et cauchemars des deux intéressés. C’est là que la fable verse dans le mythologique : ces cheveux qui permettent de relier, au-dessus du vide, les deux monastères ; ou encore la figure de Theodoros qui s’aventure dans un labyrinthe digne de celui du Minotaure, et dans lequel il déclenchera la fureur des enfers.

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Ainsi, toutes les questions soulevées (le choix entre la fidélité à sa foi ou à son amour, l’opposition entre le culte du monastère et la nature présentée comme un paradis originel) sont allégées par ce dispositif, qui donne au film le ton très particulier qui fait toute sa valeur. D’autant que les animations, références aux images religieuses, sont aussi formellement le reflet des vicissitudes des deux personnages ; c’est l’imaginaire de la foi, du monastère, de l’orthodoxie, qui se matérialise dans ces rêveries comme une fresque d’église. L’homogénéité entre la forme et le propos est parfaite, ce qui donne sa cohérence au film. Et s’il s’y passe peu de choses, on partage ce que ce peu de choses représente pour les protagonistes – une révolution intérieure.

S’il est parfois un peu maladroit, Meteora peut s’appuyer sur l’équilibre entre les séquences réelles et ces animations, qui font sortir son propos de la simple démonstration littéraire. C’est surtout une vraie curiosité : sur une histoire extrêmement classique, l’exploration de pistes originales et ambitieuses lui confère une grande singularité. Parvenir à montrer une intensité émergée de si peu, c’était un beau défi, assez réussi ; le geste mérite d’être salué.

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