Le flic américain, d’Otto Preminger à The Wire

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Le personnage de Jimmy McNulty, dans la série The Wire, est LE flic : fin limier à l’instinct hors pair, il est en désaccord constant avec sa hiérarchie et complètement indiscipliné, ce qui lui permet souvent d’arriver à ses fins. Il passe son temps à se saouler avec ses collègues et à coucher à droite et à gauche, menant une existence uniquement structurée par ses enquêtes, le reste étant un formidable foutoir. Derrière ce train de vie débridé se cache un grand romantique qui voudrait se réconcilier avec son ex-femme et qui trouvera la sérénité dans les bras d’une collègue – et surtout en quittant la police. S’il est récurrent au cinéma, ce flic aux méthodes à la limite de la régularité, ce dur à cuire au cœur d’artichaut trouve une résonnance particulière dans certains films policiers des années 40 qui mettaient en scène Dana Andrews sous l’œil avisé d’Otto Preminger. En poussant un peu l’analogie, on peut même dire que le Dominic West de The Wire est le descendant direct du Dana Andrews de Preminger  – il y a d’ailleurs entre eux une ressemblance physique qui force la comparaison.

Dana Andrews 4

D’Otto Preminger, il y a d’abord Laura, en 1944, chef d’œuvre du film noir, dans lequel le détective Mark McPherson, chargé d’enquêter sur un meurtre, est petit à petit fasciné par ce qu’il découvre de la victime. Quand celle-ci s’avère être en vie, il en tombe immédiatement amoureux ; et il va user des moyens à sa portée (omniprésence sur l’enquête, interrogatoires musclés, provocation des suspects) pour conquérir Laura et écarter ses rivaux potentiels. La résolution du crime devient alors l’enjeu secondaire du film, voire le pilier de sa stratégie. Plus qu’un film noir, Laura est en fait un grand film romantique. Deux scènes clef du film en sont représentatives : la première, celle où McPherson, endormi chez celle qu’on croit morte devant un portrait d’elle, déjà envouté, se réveille pour voir apparaître sa chimère en chair et en os ; un grand moment onirique, achevant de faire naître la passion. La seconde, où il feint d’avoir la preuve que Laura est coupable et l’emmène pour un interrogatoire au cours duquel il ne cherche en fait pas la confession d’un crime, mais de ses sentiments pour lui. La rudesse du flic, la docilité de la suspecte, sont autant de manifestations de leur passion. Magnifique en femme conquise mais forte et décidée, Gene Tierney incarne à merveille l’alter ego de Dana Andrews.

Dana Andrews - Gene Tierney

Si Laura est le paroxysme romantique du film policier, le côté mauvais flic est au centre de Mark Dixon, détective (Where the sidewalk ends), réalisé par Preminger en 1950. Mark Dixon se bat au quotidien pour rejeter l’héritage de son père, hors-la-loi. Mais son projet est menacé par sa nature : c’est un flic impulsif, violent, condamné pour bavure… Mais au fond good police (le fameux leitmotiv de The Wire : soit on est impliqué dans son travail et on sert sa mission, soit on est planqué, corrompu et incapable). Jimmy McNulty est good police, même quand il triche et ment (même s’il pousse parfois les trucages un peu loin, comme dans la saison 5 où son coéquipier le prévient qu’il va trop loin). Dana Andrews est good police, même quand il est violent, maladroit ou qu’il est à la limite de l’abus de pouvoir. Lors d’une enquête, Mark Dixon s’introduit sans autorisation chez un suspect. Lorsque celui-ci rentre à l’improviste, il l’assomme sans savoir que son coup est fatal. Il est petit à petit emporté dans un engrenage infernal… A la fois pris au piège de son indiscipline et poursuivi par la malchance, il fera amende honorable face à un chef compréhensif, et saura que Gene Tierney, encore elle, l’attendra à sa sortie de prison (Preminger est trop romantique pour se passer d’un tel dénouement). Et de son côté, Bee aura aussi la patience d’attendre que McNulty retrouve le droit chemin pour lui donner une nouvelle chance…

McNulty3

Chacun dans leur temps, les personnages sont similaires. Si Dana Andrews est plus lisse que McNulty, c’est aussi une question d’époque. Mark Dixon aujourd’hui aurait sans doute la grossièreté du flic de Baltimore ; et celui-ci porterait aussi bien le chapeau dans les années 40. Entre les décennies, cette filiation lointaine et sans doute inconsciente dessine une histoire de la représentation, au cinéma ou à la télévision, du pur détective américain.

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