Drame domestique au coeur de la foule

La Bataille de Solferino, de Justine Triet

La Bataille de Solferino a été tourné le 6 mai 2012 ; le décor est une foule en liesse, les figurants sont les militants, bien réels, qui viennent attendre puis fêter la victoire de François Hollande au second tour des présidentielles. Jouant avec la foule, avec l’exaltation d’une journée d’élection, Justine Triet plonge le spectateur dans une ambiance unique, improbable, particulière, donnant à son film la saveur d’une reconstitution plus que fidèle, tout en évitant d’être trop fascinée par l’événement : l’improbable défi est relevé haut la main. D’ailleurs, le contexte du tournage, s’il est pittoresque, est (presque) anecdotique.

Bataille de Solferino

Car ce que raconte Justine Triet, c’est une histoire à hauteur de personnes. Qu’importe la foule, qu’importe le vainqueur ; ce qu’on voit de la rue de Solferino, c’est l’excitation anonyme et exagérée de militants qui comme une victoire en Coupe du monde sera rapidement rangée parmi les bons souvenirs. Ce qu’on voit de Laëtitia, c’est une mère débordée, inquiète, et surtout rongée par une relation qui n’en finit pas de s’enliser dans le conflit permanent. L’élection présidentielle, c’est l’épine dans le pied de la journaliste qui aurait aimé pouvoir passer une journée en famille ; c’est l’événement dont elle ne veut pas, un combat au centre duquel elle est poussée alors que c’est la dernière de ses préoccupations.

Et pour cause : elle a peur de son ex-mari, peur qu’il kidnappe ses filles, qu’il soit violent. La défection d’un collègue l’a obligée à prendre le micro et à témoigner, pour i-télé, de cette journée particulière. Son seul objectif sera alors de faire en sorte que les enfants restent toujours le plus loin possible de leur père. Le film oscille entre le burlesque (un baby-sitter dépassé, un petit copain mou, un ex-mari maladroit) et le drame (des enfants inquiets, elle qui perd les pédales, un ex-mari malheureux). C’est le drame qui prend clairement le dessus, c’est la douleur qui envahit les personnages. Le jeu des acteurs y est pour beaucoup, portant en permanence une tension qui finit par exploser. La Bataille de Solferino, c’est un couple qui n’a pas pansé ses plaies, et c’est un père meurtri de ne pas pouvoir voir ses filles.

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Le contexte du tournage n’est donc pas central, mais il n’est pas anecdotique non plus : le réalisme imposant du décor est un moteur évident de narration et la source de tension du film. D’un autre côté, ce sont les personnages secondaires qui donnent leur ampleur à l’histoire du couple ; il y a ce nouveau petit ami improbable, mais sympathique, qui va sans trop le vouloir apporter de la légèreté et de l’apaisement. Et il y a l’ami/conseiller juridique du père, soucieux de voir les choses s’arranger équitablement ; sans doute le personnage le plus attachant, véritablement meurtri par la douleur dont il est témoin. Dans l’appartement, la sensation est la même que dans la rue : une caméra qui vole des instants sans que les protagonistes ne la remarquent vraiment… C’est la grande réussite du film.

Même urgence dans la réalisation, même sens de l’improvisation, même sensation de liberté formelle : il y a dans La Bataille de Solferino une spontanéité cousine de La Fille du 14 juillet. Là où ce dernier était tout orienté vers la comédie, celui-ci épouse le drame domestique pour une chronique douloureuse. L’un comme l’autre ont une ambition formidable : lier l’exigence à la simplicité – et ils y parviennent avec brio. L’analyse poussée ou la recherche de référence sont superflues tant les films se suffisent à eux-mêmes, tant ce qui se passe sous nos yeux est direct et sincère. Encore une fois, on espère qu’ils sauront toucher le public le plus large possible ; et on attend avec sérénité le prochain coup de folie de Justine Triet.

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2 réflexions sur “Drame domestique au coeur de la foule

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