Gare du Nord par accident

Gare du Nord, de Claire Simon_

Je voulais aller voir Michael Kohlhaas. Il ne passe presque plus nulle part à Paris, en tout cas pas le soir. Mais j’ai aperçu une séance au Louxor ; c’est un peu loin mais je m’y précipite, content aussi découvrir la nouvelle grande salle du cinéma remis récemment en activité. Essoufflé mais à l’heure, je m’aperçois que Michael Kohlhaas n’est pas annoncé… Et pour cause : la séance du soir est réservée à Gare du Nord, le dernier film de Claire Simon sorti la veille et qui passe un peu partout dans la capitale. Bon gré mal gré, j’échange donc une adaptation de Kleist en costume pour une variation quasi-documentaire entre des rails et des néons de métro.

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Sur les quais inquiétants du RER E, devant les boutiques à jamais privées de soleil, entre les tourniquets de métro où défilent quotidiennement des milliers de personnes, et sous les panneaux d’affichage des trains grandes lignes, Claire Simon se promène, capte des instants, des phrases, et crée ici et là une rencontre, une discussion, une péripétie dont toutes ont une portée documentaire évidente. Elle y intègre presque furtivement de la fiction, commençant une histoire ici, la prolongeant plus tard, mais sans être trop linéaire ; ces histoires sont les prétextes aux rencontres d’un instant, et réciproquement. Tout est ambiance, bruit, regards ou appels dans le vide. Le lieu est une salle d’attente, où errent des gens perdus, dont le foyer s’effondre (celle qui travaille tant qu’elle ne voit plus sa famille, celui dont la fille a fugué, celle dont le corps est rongé par la maladie…).

La réalisatrice s’arrête sur quatre personnes, quatre parcours immobiles qui vont plus ou moins se croiser dans les méandres de la gare. Et de ces quatre parcours émergeront des histoires belles ou désespérées, et chacun sera témoin des tourments d’un autre. De cette foule s’extraient ces trajectoires personnelles, parfois un peu maladroites (la romance improbable entre Nicole Garcia et Reda Kateb), parfois vraiment touchantes (Monia Choukri et François Damiens dans de très belles interprétations de personnages égarés). Si le chemin est parfois bancale, notamment dans la première partie du film, l’objectif est atteint : a priori homogène et sans intérêt, l’ensemble des gens qui peuplent la gare devient une somme de joies ou de drames. Claire Simon nous fait le portrait d’un monde, bâtiment qui abrite une vie folle et insoupçonnée, et s’approche au plus près pour nous en livrer toute la richesse. Son film nous incite à mieux regarder là où on croit qu’il n’y a rien à voir.

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En repensant au formidable Les Bureaux de Dieu (2008), on se dit que Claire Simon est quand même plus à l’aise dans le documentaire fictionné que dans la fiction à portée documentaire ; mais la comparaison vaut le coup d’oeil.

Une prochaine fois, je parlerai peut-être de Michael Kohlhaas.

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