Errance fordienne

La prisonnière du désert, de John Ford_

La Prisonnière du désert restera à la fois mon premier John Ford et mon premier John Wayne. A l’époque, il m’a fait l’effet d’un choc ; pas le genre de choc que l’on peut avoir devant une révélation, au contraire, c’était la surprise de ne rien y comprendre, de me sentir perdu voire agressé devant un film dont j’attendais un western un peu vieillot, gentiment daté, où le héros repart seul sur son cheval à la fin. Je n’avais alors aucune idée de ce que la filmographie de John Ford comptait comme chefs-d’œuvre, et de ce que le genre western en général avait produit. Rétrospectivement, et malgré les aspects résolument fordiens du film (John Wayne, Monument Valley, les seconds rôles familiers, le mélange de drame et de légèreté), il m’apparaît évident que La Prisonnière du désert, réalisé en 1956, est l’une des portes d’entrée les plus dures dans cet univers ; j’aurais beaucoup mieux vécu la découverte de, au hasard, La Chevauchée fantastique (1939) ou La Poursuite infernale (1946). Mais non, je me heurtais à John Ford dans l’un de ses films les plus surprenants, et peut-être le plus complexe.

La Prisonnière du désert

John Wayne y incarne Ethan, un ex-soldat confédéré qui, après trois ans d’absence, réapparaît chez son frère. Il y retrouve sa belle-sœur, son neveu et ses nièces, et un fils adopté, Martin. A la joie des retrouvailles avec la famille se mêle un mystère sur cette longue absence, et une dureté alimentée par les propos anti-indiens d’Ethan (notamment envers Martin, qui a du sang cherokee dans les veines). Le lendemain, il est fait état d’une menace comanche dans la région ; et en effet, usant d’une diversion qui éloigne Ethan et Martin avec les hommes du village, les Comanches attaquent le ranch, massacrent les parents et le fils, et kidnappent les deux filles. Les deux hommes n’auront désormais plus qu’un objectif : partir à leur recherche pour les arracher aux griffes d’un chef sanguinaire.

Il y a plusieurs choses particulièrement troublantes dans le film : d’une part, cette quête interminable, qui s’étale sur de nombreuses années, égarant le spectateur dans l’errance des personnages principaux (The Searchers est le titre original). John Ford joue sur la traversée des saisons et des paysages, et utilise le Technicolor de façon presque onirique, loin de tout souci de réalisme : ici un crépuscule, là une chute de neige, à un autre moment des marécages embrumés… Paraissent artificiels, faux ; on se croirait parfois chez Douglas Sirk. Cette recherche a pour décor une sorte de beau mais mauvais rêve, un univers parallèle déconnecté du temps. Car ces « searchers » n’ont plus de foyer, plus de pied-à-terre, leur seul moteur est la quête. « Let’s go home, Debbie », seront les mots qu’il prononcera à sa nièce quand il l’aura finalement retrouvée. Etrangement, dans mon souvenir, les séquences au village dans la dernière partie du film (autour du mariage de Martin et de sa promise) étaient en noir et blanc, comme une forme de retour au western réel…

The searchers

L’autre élément vraiment troublant est la violence d’Ethan vis-à-vis des indiens. Sa haine est froide, il les considère comme des sauvages, à un tel point qu’il pense d’abord tuer Debbie quand il la revoit, affirmant que les dix ans de captivité l’auront définitivement transformée en Comanche. Pour Ethan, un bon indien est un indien mort. Pourtant, si le film paraît ambigu, il n’est pourtant pas anti-indien. Ethan est sombre ; d’autres autour de lui sont plus mesurés. La tribu qui a capturé ses nièces est une tribu rebelle qui s’est affranchie de l’autorité Comanche. Petit à petit, on passe de la généralité au cas isolé, et surtout Ethan s’adoucit et finit lui-même par reconnaître Martin comme un membre de la famille à part entière, et par ramener Debbie à la maison.

Au-delà du film lui-même, John Ford n’a jamais été anti-indien. Si La Prisonnière du désert est le plus ambigu, ses autres films sont beaucoup plus clairs : s’ils sont les ennemis, les indiens n’en sont pas pour autant des sauvages. Pas besoin d’attendre Les Cheyennes, en 1964, pour le comprendre, bien que le film sonne comme une déclaration humaniste. Il y a toujours un certain respect, une neutralité qui n’oppose jamais la civilisation aux sauvages, mais deux camps en guerre. Allant même plus loin, Le Massacre de Fort Apache (1948) montre d’ailleurs que c’est le racisme et l’entêtement d’un lieutenant qui précipite l’échec de négociations avec Cochise, alors que son capitaine (interprété par John Wayne) avait réussi à apaiser la situation.

Connaître l’œuvre de Ford avant 1956 permet de comprendre qu’Ethan n’est qu’un personnage, certes meurtri et raciste, mais que ses sentiments ne sont pas ceux du réalisateur, et ne reflètent pas le propos du film. C’est sans doute ce qui fait la force du film, et qui rend plus belle encore la réconciliation finale. Depuis ma première expérience fordienne, d’où j’étais sorti si désorienté, j’ai vu beaucoup de ses films ; et j’ai revu La Prisonnière du désert, j’ai enfin compris la beauté de cette errance, la douleur et la solitude du personnage principal, et sa réconciliation avec lui-même. Une des meilleures preuves de la complexité, de la finesse et de la grandeur du regard de John Ford.

La Prisonnière du désert John Wayne

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