Comédie américaine : le grand fourre-tout de la critique

hs-comedieus_zoom__Après, dans SoFilm, un long portrait de Will Ferrell par Emmanuel Burdeau il y a un an1 puis les filles de la comédies US en une au mois de mars, c’est cette fois un hors-série des Inrockuptibles intitulé « L’Âge d’or de la comédie américaine » qui vient déverser son flot de généralités mal agencées sur un genre approximativement défini. Qu’importe, après tout qu’Apatow se soit terriblement essoufflé après deux ou trois longs (et que son Funny people ait tout du film bien intentionné mais franchement raté), que les frères Farrelly ne soient pas dans la même génération ni dans la même gamme, et que Wes Anderson ait un ton en rupture avec tous : un article édifiant de Jacky Goldberg vient mettre tout dans un sac, après avoir pris soin de raccourcir à l’extrême l’histoire de la comédie hollywoodienne, semblant réciter un cours mal appris par cœur2 – et réussissant l’exploit d’y oublier Ernst Lubitsch. Quel que puisse être le plaisir que procurent certaines comédies (dont certaines sont même formidables), il faudrait que nos critiques aient un minimum de recul et cessent de construire des « tendances », des « générations », de voir des « grands cinéastes » là où il n’y a qu’une bande de potes et, parfois, des films sympathiques.

Deux petites mises au point

Séparons déjà nettement les frères Farrelly de Judd Apatow, que Jacky Goldberg s’empresse de mettre dans le même sac parce qu’ils sortent des films en même temps (et oubliant les 10 ans qui séparent Dumb & Dumber de 40 ans, toujours puceau). L’irrévérence des Farrelly est héritière d’un humour populaire, là où chez Appatow, ce sont souvent les gosses de riches qui s’amusent à dire des gros mots (en ce sens, ce dernier est plus proche de la série American Pie, même s’il est souvent plus drôle). Et comme le notait justement Vincent Malausa dans sa critique de 40 ans, mode d’emploi, « ce petit monde où les beaux écrasent systématiquement les moches et les marginaux se situe exactement à l’opposé des Farrelly »3. Portée aux nues, la fameuse équipe du Saturday Night Live peine de son côté à transférer de façon convaincante son talent du petit au grand écran. D’ailleurs, mettons les choses au clair avec le pendant féminin de cette génération, tant vanté par SoFilm : Mes meilleures amies, étalon du genre, est une mauvaise comédie dont les blagues ne cachent ni l’absence de rythme, ni la faiblesse de l’écriture4.

40-ans-toujours-puceau2

40 ans, toujours puceau (2005)

Quelques références contemporaines

C’est sans doute là qu’il faut revenir : la comédie repose sur des dialogues, des situations, des incarnations, et un rythme qui font qu’elle fonctionne ou pas. Ben Stiller, déjà formidable acteur, en a donné l’un des meilleurs exemples avec Zoolander, comédie absolue, emportée par une incroyable cohérence dans la bêtise et parfaitement porté par les deux personnages principaux. Et a montré ses limites avec Tonnerre sous les tropiques, bourré de clins d’oeil à Hollywood mais ne trouvant jamais son propre langage, et restant cantonné au statut de parodie faiblarde. Ses comparses Owen Wilson et Vince Vaughn n’ont pas duré dans le genre, malgré l’assez drôle Sérial noceurs ; Owen Wilson parce qu’il est sorti du genre, Vince Vaughn parce qu’il n’a pas tout à fait le charisme pour s’imposer à long terme (dans Dodgeball, c’était d’ailleurs un personnage sympathique mais au faible potentiel comique). Pour l’incarnation, impossible de laisser de côté Will Ferrell, acteur sans limite, capable de rendre sympathique un film moyen, et de transcender une réussite comme Les Rois du patins.

Zoolander (2001), la bêtise magnifiée

Zoolander (2001), la bêtise magnifiée

Un lointain retour aux sources

A propos de rythme et de cohérence dans la comédie, l’oubli de Lubitsch par les Inrockuptibles semble justement surprenant, quand on cherche à rappeler les grandes influences et les réalisateurs importants. Lubitsch a fait de la comédie parlante avant le parlant, dépassant la génération des burlesques pour trouver un langage comique à la mise en scène et au montage ; L’Eventail de Lady Windermere laisse d’ailleurs l’étrange impression d’être un chef-d’oeuvre du parlant. On est déjà très loin du style de Keaton. Une fois les dialogues possibles, il n’a fait qu’approfondir cet art, réussissant de nouveaux coups d’éclat5 et influençant une foule de réalisateurs de l’époque, Billy Wilder en tête6 définissant une esthétique de la comédie américaine du début du parlant. Sans Lubitsch, pas de To be or not to be ; pas non plus de Mon épouse favorite, de Désir, de Dame du vendredi, et surtout pas d’Ariane, hommage génial de Wilder à son mentor.

Peut-on rire de tout ? To be or not to be

Peut-on rire de tout ? To be or not to be (1942)

La comédie américaine a une longue histoire derrière elle, et a connu de nombreuses évolutions ; en ce moment, il semble que la télévision tente de déborder sur le grand écran, de façon un peu systématique (acteurs de séries ou du Saturday Night Live). Mais ces essais se heurtent à l’obligation d’avoir du souffle, du rythme, pendant 90 minutes, et ce n’est pas toujours facile. On peut rechercher des générations, constater l’existence de tendances ; il ne s’agit pas ici de nier qu’elles existent, mais de rappeler que leur existence seule ne garantit en rien la qualité des films produits. En l’occurrence, les recoupements, les analyses, les encyclopédies de la comédie américaine récente peuvent simplement prouver que oui, il y a beaucoup de films. Les critiques s’en emparent pour y développer des théories hasardeuses en oubliant de juger leurs qualités intrinsèques – et de vérifier si ils sont drôles. Le regard de l’amateur, lui, rappelle qu’ils sont souvent assez anodins pour ne pas même retenir l’attention.

Buster Keaton dans Le Caméraman (1928)

Buster Keaton dans Le Caméraman (1928)

1 Will Ferrell ou l’ère des cons, SoFilm n°3, septembre 2013, p. 56

2 On peut débattre longtemps des noms importants à citer ou non dans ce genre de résumé accéléré ; mais la juxtaposition de réalisateurs aussi éloignés les uns des autres (Billy Wilder dans le même sac que Blake Edwards), et parfois de la comédie (Capra), donne dans l’article la sensation d’un fourre-tout mal maîtrisé.

3 Les Cahiers du cinéma n°687, mars 2013, p. 54

4 Je ne mentionne même pas Very bad trip, collection de vignettes informe et vouée à un oubli très prochain

5 Parmi d’autres, To be or not to be, Une heure près de toi, Haute pègre, Le Ciel peut attendre

6 Mais aussi Frank Borzage (Désir), Leo McCarey (Cette sacrée vérité), George Cukor (Indiscrétions), Garson Kanin (Mon épouse favorite) et bien d’autres…

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2 réflexions sur “Comédie américaine : le grand fourre-tout de la critique

  1. Je vous remercie d’avoir pris le temps d’écrire ce billet construit, argumenté et signé – ça change des insultes anonymes sur les site des Inrocks.

    Plusieurs choses à vous répondre, dans le détail, mais d’abord, de façon générale, je constate qu’on n’a simplement pas le même sens de ce qui est drôle. Que Bridesmaids me fasse infiniment plus rire que To be or not to be (quelles que soient ses qualités par ailleurs) doit vous sembler une hérésie, mais c’est pourtant le cas. Lorsque vous écrivez, de façon péremptoire, que nous nous devons, nous critiques, « de vérifier si ils sont drôles », c’est vous qui ne manquez pas d’humour : rien de plus paresseux et vain que la critique de comédie qui se contente de dénombrer les bons points comiques ; rien de plus subjectif, aussi, que le rire. On peut expliquer dans quel « catégorie de rire » on se situe (sophistiqué, trivial, burlesque, langagier, pop, etc.), tenter d’apprécier la morale, ou le regard, portée par le film (comme vous le faîtes lorsque vous comparez les Farrelly à Apatow – avec une erreur de jugement à mon avis, mais admettons), mais déterminer ce qui est drôle ou pas, ça n’a presque aucun intérêt. Very Bad Trip est hilarant pour 90% des gens que je connais, ce n’est pas ce qui en fait une bonne comédie (là dessus, au moins, on semble être d’accord). The Cable Guy ne me fait pratiquement pas rire, ça n’en est pas moins une des comédies récentes les plus importantes. Tropic Thunder me fait hurler de rire, et si je ris souvent jaune devant Funny People, le film ne m’en parait pas moins être un chef d’oeuvre. Bon, et après ?

    Pour le reste perçois dans votre prose le mépris habituel de certains « cinéphiles » pour le genre, ne cessant de ramener les contemporains aux grands ancêtres anoblis depuis belle lurette – et particulièrement Lubitsch, sans doute un des auteurs les moins influents sur la comédie d’aujourd’hui.

    La « nouvelle comédie américaine », personne aux Inrocks ne dit le contraire, est davantage un art du dialogue et du casting qu’un art, pur, de la mise en scène. Je le regrette (même s’il y a des exceptions, cf. James L. Brooks, héritier de McCarey, Minelli ET Lubitsch, après avoir longtemps baroudé à la télé), mais ce n’est pas une raison pour minorer ces films. Il ne s’agit pas de dire qu’Apatow est le nouveau Lubitsch, ou le nouveau Hawks, mais de voir ce qu’il apporte de neuf dans cette longue histoire (beaucoup), et comment, éventuellement, il communique avec les grands anciens (essentiellement Blake Edwards et la dramedy des 70’s – Allen, Hashby, Mazursky, Cassavetes…), et ses contemporains. Ainsi des Farrelly.

    Vous faites ainsi preuve d’approximations lorsque vous comparez la carrière d’Apato à celle des Farrelly en considérant qu’elle débute en 2005. Pour la faire rapidement (sinon, il y a wikipedia, ou l’article que je lui consacre dans le HS, ou mieux, le livre de Burdeau) : il commence à la fin des 80’s en écrivant des blagues pour un tas de standup comédiens, dont Adam Sandler et Jim Carrey ; puis il produit et écrit pour Ben Stiller et Gary Shandling, deux comiques aussi importants pour le genre que les Farrelly ; puis il a produit et co-écrit The Cable Guy, parfaitement contemporain de Dumb and Dumber et Mary à tout prix. Apatow est donc de la même génération que les Farrelly. Les mettre « dans le même sac » n’est pas tout à fait ce que je fais – je n’ignore pas leurs différences – mais il se trouve qu’à partir de Shallow Hal, les Farrelly ont exploré un nouveau territoire, plus sentimental, moins burlesque (ce que j’appelle « la voix de la douceur ») qui préfigurait le boom Apatow. Bref, les deux sont importants, différents, similaires : on a fait un hors-série pour expliquer tout cela en détail, ne vous arrêtez pas à l’édito.

    Pour le rapprochement, pourtant évident, entre Wilder et Edwards, je vous en remets aux travaux de Marc Cerisuelo (sur Sturges, notamment, père de cette seconde comédie américaine).

    Cordialement,
    J.G.

    • A moi de vous remercier pour ce long retour, cette discussion m’intéresse (au-delà d’un ton parfois provocateur et un peu péremptoire qui vise plus à aller chercher la réplique qu’à simplement détruire le contenu d’un article). Je trouve d’ailleurs votre éditorial beaucoup plus intéressant à la lumière de votre réponse.
      Tout d’abord, concernant Lubitsch : il n’est pas question d’hérésie pour moi quand on rit plus devant tel film que tel autre. Déjà, je ne pense pas que To be or not to be soit son film le plus drôle, même si c’est l’un des plus exaltants par les mécanismes d’écriture qu’il déploie. Ensuite, comparons du comparable ; peut-être me suis-je mal exprimé mais nous nous rejoignons sur le fait qu’il n’y a aucun intérêt à mettre en face des films aussi éloignés par le temps, les influences, etc. donc aucune intention de mettre Lubitsch en face de Bridesmaids. Je trouve aussi vain que vous le refrain « Lubitsch l’a déjà fait en mieux » (en fonction du genre, on peut remplacer Lubitsch par Lang, Hawks, Kubrick, qui sais-je encore). Non, là où Bridesmaids ne me fait pas rire, c’est à la fois dans l’aspect subjectif – je ne ris pas – et dans la mise en perspective avec son époque – j’y vois une transposition maladroite d’un humour à la mode, qui singe les succès récents sans trouver le bon ton. Enfin, puisqu’au moins nous nous rejoignons sur l’objet du débat (comparer ce qui est comparable, mettre en perspective de façon constructive), je pense qu’Apatow apporte peu à la comédie, beaucoup moins que les Farrelly par exemple, peut-être justement par cette absence de mise en scène et de mouvement dans la construction de l’humour. Sur ce point, nous ne pourrons pas nous accorder.
      Pour en revenir aux aînés, je ne connais en effet pas la littérature sur la seconde comédie américaine ; je suis très amateur du cinéma de Wilder, beaucoup moins de celui d’Edwards, et en tant que simple spectateur le rapprochement est beaucoup plus évident pour moi entre Wilder et Lubitsch qu’entre Wilder et Edwards (je retrouve Edwards dans les Wilder que je trouve les moins réussis). D’où mon étonnement quant à l’absence de Lubitsch dans votre historique (à vous relire, j’ai l’impression que c’est un oubli volontaire, comme une référence acquise comme « incontournable » et que vous ne reconnaissez pas comme telle – moi, j’oublierais Edwards).
      Et pour en finir avec Apatow, que m’importe sa page Wikipedia et sa filmographie sur imdb : qu’il fasse ses armes pendant 10 ans pendant que d’autres réalisent n’a pour moi pas d’incidence sur le fait qu’à partir de 2005, son style apparaît, et qu’il n’aurait certainement jamais fait les mêmes films en 1995. Là où les Farrelly et Jim Carey sont complètement issus des années 90, Apatow signe les comédies profondément ancrées dans les années 2000. Après, le terme (génération, décennie, époque, etc.) est accessoire.
      Cordialement,
      Damien Ronfard

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