Quand trop d’avis tuent l’envie

Il y a eu, d’abord, la Palme d’Or. Très vite, des techniciens du film racontent les conditions inhumaines du tournage ; les caprices du réalisateur, les horaires fous, les salaires faibles, les changements de décor de dernière minute, « des comportements proches du harcèlement moral » d’après le témoignage d’intermittents sur lemonde.fr… Une expérience éprouvante voire « inhumaine » selon les intéressés. Il y a eu, ensuite, la sortie des deux actrices principales : conditions terribles, réalisateur manipulateur, multiplication des prises car « il ne savait pas ce qu’il voulait ». Evoquant un « génie torturé », elles affirment ne pas vouloir retravailler avec lui. Dans un entretien avec Télérama, Léa Seydoux affirme : « Je ne pense pas que la réussite artistique justifie tout, ni que le film soit le résultat de la douleur infligée pendant sa fabrication. »

La vie d'Adele Palme-d-or Kechiche

Et il y a, enfin, la sortie du film en salles. Et l’avalanche de critiques, souvent dithyrambiques (et c’est encore un euphémisme) : le meilleur film de l’année, un très grand film, un coup de cinéma époustouflant, un chef-d’œuvre… Et bien entendu les détracteurs, dont un article de Mediapart qui se félicite de « rompre avec l’unanimisme ». Sans parler du déferlement de commentaires personnels sur Twitter. Cette somme d’articles et d’avis se limite, pour l’instant, à un ping-pong où chacun cherche la meilleure formule, l’analyse la plus subtile, pour sortir du lot.

Au bout, tout au bout de la chaîne, il y a le spectateur. Gavé d’informations, de polémiques, submergé par ces opinions diverses, sur le film, autour du film, sur l’importance sur le film de ce qui se passe autour… Impossible de se faire un avis clair d’après les critiques : les plus enthousiastes semblent suspectes, les plus négatives pourraient passer pour de l’opportunisme. Quant aux plus complexes, les lire sans l’avoir vu empêche de tout saisir. Quel œil poser sur l’œuvre, quand on sait qu’on doit soit y voir un chef-d’œuvre, soit voir pourquoi ce n’en est pas un ? On se croirait un peu dans le cas des Ch’tis ou d’Intouchables, quand le nombre croissant de spectateurs devait forcément amener à justifier, ou non, si cela était mérité ou pas ; et surtout, devait entraîner à aller voir par soi-même le pourquoi du phénomène.

La question de savoir si un tournage s’est passé dans de bonnes conditions, si le réalisateur a respecté ses interprètes et ses équipes, ne doit pas être ignorée ; mais elle doit être déconnectée de la qualité finale du film. Le fait de juger ce dernier au regard de ces considérations est dicté par une approche très people du cinéma. Le panthéon du 7ème art est rempli de ces films aux tournages impossibles, ruineux, par des réalisateurs cinglés martyrisant leurs équipes. Apocalypse now, Fitzcarraldo, La Porte du paradis, Les Amants du Pont-neuf et tant d’autres : les récits de production ont aujourd’hui valeur d’anecdotes historiques, pas d’arguments pour déterminer ou non si le film mérite d’être considéré comme un chef-d’œuvre. Mais sans recul, ce mauvais réflexe n’a pas eu le temps de disparaître.

Alors, j’ai décidé de ne pas aller voir La Vie d’Adèle ; du moins, pas pour l’instant. Je veux oublier la polémique, oublier les avis, et simplement voir le film comme n’importe quel autre film qui ne subit pas de toute part un tel matraquage. Il n’existe pas, ou très peu, de possibilité de voir un film sans le mettre en perspective d’une façon ou d’une autre ; mais dans le cas présent, la communication quasi-permanente autour du film, voulue ou non, m’a découragé d’avance. Trop, c’est trop. Alors, j’attendrai, il aura certainement une carrière relativement longue sur les écrans. En attendant, je vais peut-être en profiter pour regarder Intouchables.

Omar-Sy-et-Francois-Cluzet-Intouchables

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3 réflexions sur “Quand trop d’avis tuent l’envie

  1. Très juste. Mais en même temps n’est-ce pas un peu dommage de ne pas le voir dans cette folie, de débattre. Le cinéma c’est aussi un acte social. Tu pourras le revoir. Tu auras vu d’autres films. Lu d’autres livres. On voit toujours un film dans un contexte.

  2. Bien dit Romain. La Vie d’Adèle, comme je l’explique http://bit.ly/19Zekdm est un film à plusieurs vies. Toutes ses polémiques n’empêche pas de s’immerger pleinement dans la peau d’Adèle. Un film universel qui brasse des thèmes connus de tous mais qui illumine l’écran. Aller le voir au cinéma, c’est l’endroit pour le voir.

  3. J’ai effectivement l’intention d’aller le voir en salles, j’attendais juste que l’euphorie de la sortie soit retombée. J’aime pouvoir suivre les débats, avoir mon avis et le défendre ; en l’occurrence, on a entendu tellement de choses que le débat en est devenu informe. Mais il est possible que je revienne sur le film dans quelques jours.
    En tout cas, pour ceux que le débat intéresse, je conseille vivement l’article d’Emmanuel Burdeau sur Mediapart ; plus qu’une simple opposition opportuniste, c’est en fait une réflexion constructive sur l’interdépendance du film et du débat. Je suis conscient que l’article contredit donc mon propos… Ce que je ferai peut-être aussi après l’avoir vu !

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