Images manquantes

La diffusion sur Arte de L’Image manquante, de Rithy Pahn, prolonge la sortie en salle il y a un an du Sommeil d’or de Davy Chou, autre documentaire sur la dictature des Khmers Rouges. Le Sommeil d’or était un pari fou : celui de raconter le cinéma cambodgien dont il ne reste quasiment plus aucune trace suite à sa destruction par le régime. Florissant jusqu’en 1975, il fut soudain interdit, les acteurs tués, les films détruits, les cinémas reconvertis ; tout symbole de l’ancien pays, capitaliste et oppresseur, devait disparaître. Davy Chou partait alors à la recherche de témoignages oraux, les seules traces restantes étant les souvenirs de cinéphiles, qui ressuscitaient par la parole, dans la tradition des conteurs, cet art de l’image, ce pan de culture rayé de leur histoire. Et parvenait à toucher une chose essentielle : même si il n’y avait plus rien, les mémoires avaient conservé ces souvenirs, et étaient capable de transmettre aujourd’hui, 40 ans après la destruction, et malgré les années d’oppression qui suivirent, cet héritage physiquement disparu.

Images d'un cinéma disparu... Cette fois par Rithy Pahn

Images d’un cinéma disparu… Cette fois par Rithy Pahn

L’Image manquante complète donc cette démarche, jouant plus encore avec le sens de l’image et son absence. Rithy Pahn a choisi de raconter la dictature, la violence quotidienne, l’annihilation des volontés par les Khmers Rouges, sans qu’aucun document (ou presque) ne puisse venir appuyer son témoignage. Et pour pallier à ce manque, il utilise des figurines de terre cuite avec lesquelles il met en scène, comme un enfant avec de la pâte à sel, les situations qu’il décrit. Évitant le kitsch d’une reconstitution, le dispositif permet aussi de transmettre une représentation unique de la catastrophe : ce que raconte la voix s’attache à ces images si particulières, ces scènes immobiles qui nous laissent deviner l’affreuse réalité. Le spectateur a déjà vu la violence ailleurs, désormais banale, impersonnelle. Rithy Pahn n’a pas besoin d’images réelles pour que l’on comprenne ce qui se passe, et son objectif n’est pas de choquer mais de donner à réfléchir sur de tels événements, tel qu’il le faisait déjà dans S21, la machine de morte Khmer Rouge : un ancien gardien y reproduit, dans le camp vide, les gestes et les paroles qu’il faisait lorsqu’il s’occupait de prisonniers. La présence des prisonniers là, ou les images réelles de famine ici, sont dispensables ; plus justement, elles seraient de trop, trop agressives, trop émotionnelles, voilant la réflexion. Les très rares archives sont un rappel qui dirait : tout ceci n’est pas le fruit de mon imagination.

Fehlende Bild Rithy Pahn

Pour Rithy Pahn, ce dispositif a également une fonction de catharsis, comme il l’explique à plusieurs reprises : formaliser, enfin, ces souvenirs et cette violence, poser une image sur des paroles, cela lui permet de se libérer d’un poids. Le partage de son histoire ne pouvait pas passer seulement par les mots. C’est l’alliance du discours factuel et de ces images uniques qui lui offre une formulation satisfaisante à ces événements. Ce que fait Rithy Pahn, quand il parcourt les pièces vides d’un ancien camp, quand il met en scène des figurines, c’est contextualiser la tragédie, c’est lui donner un aspect physique ; et ce qu’il recherche, c’est qu’on apprenne de ce génocide, que l’on avance. Son film raconte l’horreur, mais il raconte aussi la beauté de la résistance. A ce titre, la mort de son père, qui a décidé d’arrêter de se nourrir, et la réaction de sa mère, qui ne pleurera pas pour ne pas donner cette satisfaction au Khmer Rouge, est à la fois tragique et magnifique. « Parfois, un silence est un cri », glisse la voix off ; de la même façon, ici, l’absence d’image vaut tous les témoignages.

Rithy Pahn Fehlende Bild

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