Les Chroniques de Pauline Kael, une école buissonnière du cinéma

« Les critiques de Pauline Kael ont été ma seule école de cinéma. » Quentin Tarantino

Cette citation, apposée en quatrième de couverture des Chroniques européennes et américaines de Pauline Kael, éditées en 2010 chez Sonatine, a évidemment pour but d’attirer le chaland amateur du réalisateur. Mais c’est aussi une affirmation fidèle à l’esprit d’une des critiques américaines les plus influentes en son temps. Et cette admiration n’est pas surprenante de la part de Tarantino car il y a, chez l’une et chez l’autre, une approche similaire du cinéma.

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L’aspect séduisant des critiques de Pauline Kael, c’est son approche résolument instinctive des films. Instinctive dans le sens : non dictée par l’histoire de la cinéphilie. Ses coups de cœur, ses analyses acerbes, sont emplis d’une sincérité qui donne au lecteur l’impression que derrière la plume, l’amour du cinéma est resté intact, et n’a pas été atténué, ou pire, affadi par l’accès à l’érudition. Ses envolées sont lyriques, ses diatribes sont volcaniques. Elle a son panthéon : Bertollucci, Godard, Coppola… Et ses souffre-douleur : Antonioni, Fellini… L’ensemble de ses textes charme par la capacité de son auteure à remettre un jugement en question et à savoir apprécier la nouvelle œuvre d’un réalisateur dont elle avait fermement descendu les précédentes. C’est une sensation de liberté par rapport à l’opinion (l’opinion générale ou la sienne), une forme de garantie de bonne foi dans la critique.

Ce refus des cadres imposés, s’il est louable, fait parfois tomber dans une subjectivité suspecte. On ne peut s’empêcher de se demander si Godard ou Truffaut méritent vraiment, film après film, autant d’éloges ; si Bertollucci n’est pas bizarrement surestimé. Certains arguments serviront pour louer Bertollucci un jour, et accuser Fellini. Le problème est déplacé : Pauline Kael sort des cadres imposés, pour en imposer elle-même d’autres. Dilemme insoluble du critique, pour lequel concilier une rigueur artistique supérieure et sa propre sensibilité est simplement impossible. Mais c’est aussi ce qui rend ces recueils si humains, même si on se trouve parfois devant du grand n’importe quoi.

L’enthousiasme de Tarantino est compréhensible : il y a là une école parallèle du septième art, une approche anti-scolaire qui donne au cinéma une certaine fraîcheur, une certaine vivacité. Le réalisateur de Grindhouse est un ardent défenseur des films mineurs, de la culture du genre, de la puissance d’une expérience avec le grand écran. Sa filmographie s’appuie sur des références avouées de cinéma bis (la blaxploitation, le western spaghetti de seconde zone, le film de guerre pastiche…) et s’affirme digne héritière d’un panthéon fuyant les cadres prédéfinis. Cette tendance se retrouve dans les listes des meilleurs films du réalisateur (de l’année 2013, des années 2000, par exemple), ou encore dans son palmarès cannois en 2004, complètement inégal voire incohérent. Mais peut-on parler d’incohérence quand on a décidé de briser les barrières du soi-disant bon goût ?

En fait, oui ; car d’autres barrières les remplacent, si ce n’est le simple esprit de contradiction. La citation du quatrième de couverture a des allures un peu démagogiques ; le programme proposé ici sera celui de vrais amoureux des films, et non d’esthètes aigris ayant perdu toute capacité à s’émouvoir. Pauline Kael, c’est l’école buissonnière de la critique, c’est la vraie vie opposée aux bancs d’une salle de classe. Vus sous cet angle, certains de ses choix peuvent être considérés comme une posture. Ce n’est plus l’expérience qui dicte les textes, c’est l’attitude de l’opposition qui oriente les choix. Nouveau piège pour le critique : prendre conscience de sa signature, et écrire en fonction de ce qu’on attend de lui, pour confirmer, surprendre, choquer, dérouter… Encore une fois, un problème difficile à surmonter.

Que penserait aujourd’hui Pauline Kael du cinéma de Quentin Tarantino. Aurait-elle vu un grand réalisateur, réinventant les codes, bousculant les habitudes hollywoodiennes ? Ou quelqu’un qui confondrait efficacité de la mise en scène et prémachâge pour spectateur paresseux ? Cela n’a pas d’importance ; il semble que pour elle, l’important est que chacun puisse avoir un avis le plus fidèle possible à son émotion et le plus déconnecté de tout apprentissage scolaire. Ni bon goût prédéfini, ni justesse du jugement : simplement un ressenti, un avis, qui n’a pour curseur que sa propre expérience de spectateur.

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