Morceaux de bravoure

Il suffit parfois d’une séquence exceptionnelle pour qu’un film laisse une trace indélébile dans la mémoire du spectateur voire dans l’histoire du cinéma. Chacun à leur façon mais avec une logique similaire, Les Chaussons rouges (1948) et Du rififi chez les hommes (1955) en sont deux excellents exemples – et deux films à voir.

Si Du rififi chez les hommes de Jules Dassin, bon film de braquage, n’est pas le meilleur de son auteur, la séquence du casse, d’une durée de vingt-sept minutes, entièrement muette et en temps réel, est absolument formidable. Un montage d’une précision d’horloger, une utilisation du temps et du son comme moteurs du suspense : un moment parfait, époustouflant, qui nous entraîne dans une dimension supérieure.Le film tendait naturellement depuis le début vers ce climax, ne serait-ce que narrativement. Mais cette préparation minutieuse place justement la surprise et le plaisir dans une grande cohérence et une grande continuité.

A tant respecter les codes du genre, Dassin nous a fait croire que le casse sera comme le reste, sympathique mais un peu déjà vu. Nous sommes pris dans ses filets, qu’il referme sur nous avec délicatesse, sûr de son coup, évitant scrupuleusement tout effet de rupture qui trancherait avec l’ambiance du début. Nous n’avons rien vu venir, mais nous avons déjà le souffle coupé. La suite est à l’image du début, nous permettant de reprendre notre souffle en suivant une histoire correctement menée, sans éclats ni faux pas. Mais ce braquage ne nous quittera plus.

Du rififi chez les hommes Jules Dassin

Dans un tout autre style, mais avec la même cohérence, le duo Michael Powell – Emeric Presseburger s’offre dans Les Chaussons rouges une envolée lyrique fantastique, le temps d’un ballet mis en image comme un rêve. A l’instar du braquage chez Dassin, la représentation est très tôt l’enjeu du film et des personnages, tout s’organisant minutieusement pour atteindre l’objectif : être prêt et à la hauteur le jour J. Casting, choix du compositeurs, répétitions, conflits et intrigues amoureuses… L’histoire est joliment menée, attachante, c’est une fantaisie qui se déroule sous nos yeux, un joli rêve artistique où la quête du chef-d’oeuvre semble pouvoir trouver une issue heureuse, où la réussite s’annonce accessible. Et c’est le ballet.

Comment traduire en image un chef-d’oeuvre ? Comment réussir à mettre en scène quelque chose de supérieur, quand il ne s’agit que d’une projection ? La solution est trouvée par des moyens purement cinématographiques : Powell ne filme pas l’oeuvre, il filme l’idée d’un chef-d’oeuvre. Plutôt que de chercher à créer un véritable ballet, il plonge dans l’imaginaire, brisant la logique physique d’une représentation sur scène. Les images se mélangent, les danseurs s’envolent, le paysage se transforme, et c’est en magicien qu’il parvient à nous faire saisir pourquoi ce ballet est si exceptionnel. L’important, ce n’est pas la composition ; c’est ce qu’on y voit. Et s’affranchir d’un impératif réaliste lui donne l’opportunité de transcender son film : oui, le génie s’est exprimé chez ces artistes, et nous, spectateurs, en sommes témoins.

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En choisissant de dépasser le cadre d’une représentation physique (les comédiens sur les planches), qui convient si peu au cinéma, la séquence renvoie à l’adaptation de Henri V par Laurence Olivier. Nous entrons avec les spectateurs dans un théâtre et voyons la pièce commencer sur scène, sous nos yeux. Et petit à petit, le cadre s’ouvre, les paysages également, et nous passons sans nous en rendre compte dans des campagnes, suivant les soldats, les cavaliers. Et nous assistons à l’affrontement de milliers d’hommes dans une plaine de France. L’illusion de la pièce et l’illusion du film se rejoignent ; le point de départ est le même (la salle de théâtre), mais une fois la représentation commencée, il convient d’utiliser les moyens correspondant au support. Quand il fait s’envoler le ballet dans un tourbillon onirique, Powell suit exactement ce principe.

Ce qui rapproche Du rififi chez les hommes et Les Chaussons rouges, c’est cette cohérence parfaite entre la préparation de l’événement dans le film, et l’exploit de mise en scène lorsqu’il arrive. Il ne choque pas, il émerge naturellement, dépassant ce qui lui précédait et ce qui va lui suivre sans pour autant leur nuire. S’il faut comparer les deux films, celui de Powell et Pressburger est sans doute meilleur que celui de Jules Dassin. Mais le braquage et le ballet sont l’un et l’autre, à leur façon, incomparables.

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