Mag Bodard, portrait d’une productrice

Quand le producteur Philippe Martin rencontre Mag Bodard, son intention est de faire le portrait d’une productrice qu’il admire. Demy, Bresson, Varda, Resnais, Godard, Pialat… Une liste impressionnante de collaborations prestigieuses, qui pour lui soulève une autre question : comment pouvait-on réussir à produire des films aussi complexes et ambitieux à une époque où le soutien public au cinéma était beaucoup moins présent ? En fait, il va vite se rendre compte qu’au-delà de son travail de productrice, Mag Bodard est une personnalité à part.

Mag-Bodard.-Portrait-d-une-productrice_referenceLes entretiens publiés dans Mag Bodard, portrait d’une productrice dépassent largement le cadre du cinéma pour raconter une vie romanesque : à Paris pendant l’occupation nazie, en Indochine pendant la guerre, côtoyant les personnes les plus influentes lors de l’avènement de la Vème République, participant à l’histoire du cinéma français… Cette vie, pleine d’anecdotes et d’aventures, est étonnante. La parole de la productrice, recueillie alors qu’elle a près de 90 ans, ne semble souffrir d’aucune censure ; jamais la bienséance ne lui fera adoucir telle ou telle opinion, et surtout le regard qu’elle porte sur sa vie et les gens. Grâce à cette incroyable sincérité, on sent que ce ne devait pas être une personne commode, aux idées claires et parfois bien arrêtées ; et au regard parfois impitoyable sur les sentiments que faisaient naître certaines personnes chez elle.

Sans doute fallait-il un personnage un peu fou pour se lancer dans tant de projets compliqués : quand on pense que son deuxième film était Les Parapluies de Cherbourg, on ne sait pas s’il faut plus saluer l’ambition ou l’inconscience de la productrice. La magie, aujourd’hui, c’est que tous ces films existent, qu’ils se sont parfois faits envers et contre tout, mais qu’ils sont parvenus jusqu’à nous. Par exemple, son unique collaboration avec Alain Resnais, Je t’aime, Je t’aime (1967), n’aura pu exister que par elle.

Philippe Martin : Comment le projet de Je t’aime, je t’aime vous est-il parvenu ?

Mag Bodard : Anatole Dauman produisait Resnais, mais ce scénario-là ne l’intéressait pas. Personne ne voulait faire ce film car on pensait qu’avec cette histoire, ce serait un film pour rien. Je trouvais que Resnais était un metteur en scène extraordinaire, ses films me plaisaient énormément. J’ai pensait que si lui voulait le faire, ça voulait dire quelque chose. Alors j’ai produit Je t’aime, je t’aime. Mais j’ai un peu le sentiment d’avoir pu le faire parce que personne n’en voulait ! Le scénario tournait sur la place de Paris et quand j’ai eu envie de le faire il est venu me voir avec son scénariste. Je trouvais ce scénario vraiment original, hors du circuit. Tout le monde, enfin tous les « Resnaïstes » de la capitale, disaient : « Ah ça, pour un Resnais difficile, c’est un Resnais difficile, personne ne le fera jamais ». Et moi je trouvais bien de le faire, ça me plaisait, ce sujet faisait partie de mon mental, de mes obsessions : je crois toujours qu’il y a une autre personne en vous qui peut toujours se promener et vous entraîner ailleurs. Les histoires entre le rêve et la réalité m’intéressent profondément. J’avais aussi envie de connaître Resnais, de travailler avec lui. On n’a pas manqué de me dire que le film ne marcherai jamais. Et ça n’a pas marché, c’était beaucoup trop d’avant-garde pour l’époque.

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Claude Rich et les rêves… Je t’aime, je t’aime

Près de 50 ans après sa sortie, le film est intact, absolument pas marqué par les ans. C’est sans aucun doute l’un des plus beaux de son réalisateur ; et vraiment pas le plus inaccessible. Pour lui donner vie, il y a eu une productrice passionnée, n’écoutant que son instinct, et pas celui qui lui disait que ça marcherait ; celui qui lui disait que ce film, elle voulait le voir exister. Devant Mag Bodard, on se retrouve un peu comme Philippe Martin, admiratif, fasciné. On a envie de lui dire merci.

Mag Bodard, protrait d’une productrice, de Philippe Martin. Editions La Tour verte, collection La muse celluloïde.

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