Un grand classique

The Immigrant, de James Gray

Comment pourrait-on définir un cinéaste « classique » ? Tentons le coup : ce serait un cinéaste qui s’efforce de raconter une histoire en utilisant les moyens du cinéma. Comme tout cinéaste, direz-vous. Précisons : pour le classique, l’histoire est primordiale, le cinéma est un moyen. Et quand l’image n’est pas simple illustration, c’est qu’elle sert l’histoire ; chez un classique, l’intérêt d’un plan ou d’une séquence ne dépasse jamais l’intérêt du film entier : il le nourrit en tant que tout. Le registre du classique est celui de la discrétion, de la sobriété ; la force de certaines images émane de leur évidence, au cœur d’un ensemble cohérent.

Qui, aujourd’hui, peut mieux représenter les classiques que James Gray ? Au cours de sa courte filmographie, il s’est tenu à un programme sobre et précis avec une régularité qui force le respect. Même son film le plus spectaculaire, La nuit nous appartient, plongeait le spectateur dans une ambiance presque anachronique, où l’on est pris par la main sans rien y voir, témoin des histoires à la fois les plus simples et les plus fortes : les histoires de familles. Chez James Gray, le classicisme ne s’exprime pas que par le style : son inspiration est la tragédie grecque, ses scénarios sont du Shakespeare contemporain. En ce sens, The Immigrant est une forme de légère variation : déjà parce que pour la première fois, il remonte dans l’Histoire, mais aussi car la référence, cette fois, est moins la tragédie que la religion. Esthétiquement, pas de bouleversement, c’est de nouveau irréprochable.

the-immigrant James Gray

L’histoire, c’est celle d’une polonaise, Ewa (Marion Cotillard), qui arrive aux Etats-Unis au début des années 20, et qui donnerait tout pour faire sortir d’Ellis Island sa sœur, placée en quarantaine car elle est atteinte de tuberculose et risquant d’être renvoyée en Europe. Elle tombe sur l’influent Bruno Weiss (Joaquin Phoenix), qui lui promet de l’aider… Mais plutôt qu’un sauveur désintéressé, c’est un souteneur et manipulateur de premier ordre, qui la conduit à se prostituer pour lui. Désespérée et dépendante de son bourreau, mais croyante et pratiquante, ne cesse de prier Dieu pour sortir de sa situation. Elle retrouve un espoir en la personne d’Orlando (Jeremy Renner), magicien et accessoirement cousin de Bruno, qui manifeste un réel intérêt pour elle et semble, réellement, vouloir son bien.

Si cette touche familiale  semble rappeler les intrigues à la Shakespeare, elle ne prend pas ici l’importance de The Yards ou de La Nuit nous appartient. L’unique sujet du film, c’est la relation entre Ewa et Bruno : l’une soumise et développant une haine contre celui qui l’exploite sans scrupules ; l’autre manipulateur, professionnel, mais qui tombe amoureux de sa protégée. Il est alors rongé par le dilemme : la garder près d’elle, avec sa haine, ou l’aider à fuir avec sa sœur et la perdre, mais gagner sa reconnaissance. Conscient du mal qu’il lui fait (il espionne un jour sa confession, où elle avoue sa haine d’elle-même), Bruno persiste dans la première voie, même si cela signifie la donner à encore plus de clients, accumuler les mensonges, et détruire ses chances d’obtenir une aide extérieure – comme celle d’Orlando.

The Immigrant Jeremy Renner Marion Cotillard

James Gray impose une mécanique imparable dans la construction de son drame : c’est le pistolet de Bruno, pourtant déchargé, qui fait virer une scène au tragique. C’est parce qu’il a des sentiments pour Ewa qu’une autre prostituée, jalouse, la fait accuser du meurtre. Et c’est en protégeant Ewa des policiers pour ce crime, qu’il a lui-même commis, qu’il se fait prendre l’argent qu’il gardait pour libérer la sœur. Autour de Bruno, le monde s’écroule, tout est fait de perte et de destruction. Quand, enfin, Ewa a l’argent nécessaire, ce n’est pas grâce à lui. Il ne fait que le passeur auprès des gardiens – et perd à cette occasion ses précieux contacts, qui ne veulent plus prendre de tels risques pour lui.

Y a-t-il une ironie à ce qu’Ewa trouve l’argent chez sa tante, c’est-à-dire quelqu’un qui aurait pu l’aider bien avant qu’elle vive ce calvaire ? Non ; déjà, on peut considérer qu’elle avait de toute façon besoin de Bruno pour accéder à l’île chercher sa sœur, il avait donc toujours un moyen de la manipuler. Mais surtout, cette résolution est terrible pour Bruno, qui se rend compte combien ses efforts étaient vains, et à quel point le choix de retenir Ewa était sans issue heureuse. Et quand Bruno prend pleinement conscience du mal qu’il a fait et surtout du bien qu’il a refusé de faire, il en est abattu, écrasé, comme s’il ne pouvait plus envisager de continuer à vivre avec cette vérité. Mais en face d’elle, il a l’image d’une martyre, qui malgré sa haine et malgré la douleur qu’elle a subie, lui accorde son pardon. The Immigrant, ce n’est plus la tragédie, c’est le christianisme : c’est le pardon accordé malgré tout, et la rédemption offerte au bourreau.

The Immigrant Joaquin Phoenix

Il peut sembler complètement anachronique, et surtout démodé, de donner une telle place à la religion ; mais ce qui intéresse James Gray, ce n’est pas tant le christianisme en lui-même que le fait qu’Ewa, sur ces valeurs, décide d’accorder une seconde chance à Bruno. Ce qui importe, c’est que le pardon prenne le pas sur tout désir de vengeance*. Et pour finir, le réalisateur offre un plan sublime, aboutissement de ces trajectoires : si leurs routes se séparent, ils vont pourtant désormais dans la même direction.  Un plan superbe sans être tape-à-l’œil ni grandiose, qui est l’expression parfaite du cheminement des deux personnages – à la manière des classiques, en somme.

DSC_3500.NEF

*On peut peut-être saisir encore mieux l’ambition d’un tel parti pris en repensant à son inverse, bien plus vendeur, dans la vision de l’esclavage de Tarantino (qui apparaît d’autant plus navrante).

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Une réflexion sur “Un grand classique

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