Démesure

La Vie d’Adèle, d’Abdellatif Kechiche

La Palme d’Or cannoise au printemps, les polémiques autour du tournage pendant l’été, les critiques dithyrambiques lors de la sortie à l’automne, et voici l’hiver avec les classements de fin d’année : La Vie d’Adèle n’aura pas eu beaucoup d’occasions de quitter l’actualité en 2013. Le voir après toute cette agitation réserve une petite surprise : pas de chef d’œuvre en vue, pas même l’ombre d’un scandale. Reste un film assez bancal, lésé par une ambition mal maîtrisée, mais absolument pas dénué d’intérêt.

La Vie d'Adele Kechiche 1

Si l’on essaie (exercice périlleux) de comprendre l’enthousiasme démesuré qu’a provoqué La Vie d’Adèle, on peut s’en remettre au style de son auteur : Kechiche est un cinéaste extrême, intransigeant, qui refuse de choyer le spectateur et qui n’est jamais perturbé par aucune considération commerciale. Ses films sont physiques, refusent les artifices, et n’épargnent pas leur public. Ils sont hors des cases, hors des cadres, démesurés, ne répondant qu’à la logique du projet artistique. Ce jusqu’au-boutisme force le respect – un respect qui s’est ici souvent transformé en admiration. Mais il n’est pas suffisant pour atteindre le chef-d’œuvre. Ici, le réalisateur applique sa formule à la recherche de quelque chose d’indicible, l’alchimie d’un premier amour, l’émoi des sens, la description d’une histoire physique et sentimentale belle et douloureuse… Mais il n’atteint pas tout à fait son but.

Allons même plus loin : la méthode n’est pas adaptée au sujet. Le chapitre 1 du titre en est une illustration permanente : devant les scènes de repas qui durent, devant les longs dialogues (parfois maladroits), on se laisse porter car Kechiche sait mettre en scène ; mais on n’est presque jamais transporté. Lors des premiers regards échangés dans la rue, on guette presque les panneaux « Attention coup de foudre » tant le montage insiste, mais ce didactisme ressemble à un aveu d’impuissance : l’émotion est absente. Quant aux scènes de sexe, dont le réalisme a été mis en doute ici et là, elles sont en fait simplement inutiles, voire grotesques. Plutôt que de jouer sur la suggestion ou de se limiter à une illustration minimale, il s’engouffre dans un trop-plein d’images sans chaleur. Car ce qu’il oublie, c’est que le spectateur a de l’imagination ; en lui imposant ces séquences, Kechiche prive son public de sa capacité à extrapoler pour enrichir ce qu’il voit de ses propres sentiments.

La Vie d'Adele Kechiche 2

La deuxième partie rééquilibre les débats : après la passion adolescente vient la vie adulte. Et de la même façon que la première partie débordait d’immaturité (de ses personnages et de son réalisateur), celle-ci s’attache plus sobrement à la peinture d’un quotidien du couple et ses difficultés. A l’image des cheveux bleus qui ont repris leur couleur naturelle, ce chapitre 2 est une forme de négatif du 1. Finie l’outrance, place au calme, à la tranquillité d’une relation stable. La jalousie qui la trouble apparaît l’air de rien, mais on sait Adèle empoisonnée. Quand, par dépit et parce qu’elle se croit trompée, elle a une aventure, on n’en voit à peu près rien : car sa vie, c’est toujours Emma, omniprésente. Quand vient le temps de la séparation, les mois passent, remplis par le vide et la tristesse qui ne se dissipe pas. Emma avait tout envahi, elle laisse derrière elle une terrible cicatrice.

Cette tempête, ces longueurs, toute cette démesure un peu vaines faisaient partie du projet secret de Kechiche : distiller de multiples éléments qui s’enrichiront quand on abordera le véritable sujet du film – la fin d’un amour de jeunesse, et par extension la fin de l’enfance. Il est dans son entreprise bien aidé par Adèle Exarchopoulos, dont l’évolution à l’écran est impressionnante. Dommage qu’il n’ait pas su modérer son besoin de faire vivre sur l’image l’émotion qu’il imaginait. Quand on pense aux rumeurs sur des conditions de production très dures, on reste un peu circonspect : si certains chefs-d’œuvre ont été réalisés dans la douleur et si cela peut faire partie du processus créatif, on est en présence d’un cas où les efforts ont donné un résultat honnête mais pas exceptionnel. A la place de la mégalomanie, un peu d’humilité et de pudeur auraient pu être les moyens pour le film d’atteindre l’essentiel plutôt que de l’en priver. Il est intéressant de constater que cette réflexion sur les conditions de production s’appliquent exactement à la mise en scène et au montage.

La Vie d'Adele Kechiche 3

Aussi paradoxal qu’il puisse d’abord paraître, le constat est donc le suivant : sans l’intransigeance de son auteur, La Vie d’Adèle aurait peut-être été formidable. Car Abdellatif Kechiche est ambitieux, exigeant, il sait réaliser, il sait diriger ses acteurs, il a une grande idée du cinéma… Il faudra donc parvenir à le canaliser lors de son prochain effort, au risque de se priver d’une belle campagne de communication gratuite – mais, parfois, un chef d’œuvre est à ce prix.

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Une réflexion sur “Démesure

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