Notes mélancoliques

Inside Llewyn Davis, de Joel et Ethan Coen

Il n’est pas trop tard pour bien faire. Après avoir évité soigneusement Inside Llewyn Davis à sa sortie, j’ai voulu aller voir, finalement, ce film dont j’entendais tant de bien, curieux mais circonspect car sachant que les frères Coen n’avaient par le passé pas toujours mérité les louanges qu’ils avaient reçus.

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Pourquoi de telles craintes a priori ? La première raison est liée au genre. Un film sur la musique, ou qui repose sur de la musique, est un exercice périlleux : le principal risque est de laisser une telle place à la musique qu’elle se déconnecte du reste du film, le dépassant en abandonnant le scénario au stade de faire-valoir de la bande originale – c’était le cas justement d’un autre film des frères Coen, O brother, sympathique, pittoresque et coloré, mais réduit à une succession de morceaux (et par ailleurs plombé par une relecture un peu grossière de L’Odyssée). La deuxième raison est liée aux réalisateurs : leur regard précis et dur s’est récemment exprimé avec cynisme, notamment dans le remake de True grit, pastiche de western peuplé d’imbéciles et de mercenaires, alors que l’original avait une légèreté et une tendresse pour ses personnages qui le rendait très attachant. Le portrait d’un loser ne résisterait pas, pensais-je, au scalpel de ces deux impitoyables juges de la nature humaine.

Inside Llewyn Davis est en fait l’un des meilleurs films de l’année dernière. La crainte concernant la musique ? La sobriété des séquences de concert ou studio mais surtout leur cohérence avec le déroulement du film rythment superbement cette errance dont on comprend très vite qu’elle ne débouchera sur rien. On se prend à attendre, comme des parenthèses, des moments suspendus, les scènes où le personnage principal prendra sa guitare pour apaiser notre tristesse devant son portrait sans concession. Et si Llewyn Davis, magnifiquement interprété par Oscar Isaac, est maladroit, vaniteux, grossier et égocentrique, il n’est jamais limité à ses défauts. Sans jamais s’amuser ni se réjouir de ses frasques et de ses innombrables échecs, les frères Coen mettent en scène un artiste perdu, déconnecté du monde, et dévasté par la mélancolie. Cette empathie est personnifiée dans le film par les parents de l’ancien partenaire du chanteur, qui s’est suicidé. L’accueillant toujours à bras ouverts, ils lui pardonnent ses écarts même lorsque, dans un coup de sang, il les assaille de remarques méprisantes ; car quand au bout du rouleau il revient les voir, il est accueilli comme un fils.

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C’est la démarche du film : protéger son héros, lui offrir son indulgence comme s’il s’agissait d’un ami très proche. Ce qu’on retient, ce n’est pas que Llewyn Davis est imbuvable, c’est qu’il est malheureux. Est-ce la musique qui éveille chez les frères Coen une telle bienveillance ? Quoi qu’il en soit, leur film est une belle preuve qu’il n’est pas nécessaire d’être cynique quand on décrit les choses avec justesse, et à l’inverse que l’indulgence n’entraîne pas nécessairement la naïveté. Esthétiquement magnifique (la superbe photographie, la bande son évidemment), immergé dans la mélancolie, il nous fait aimer ce chanteur qui aime tendre le bâton pour se faire battre, qui blesse ses amis par sa maladresse, et qui ratera sans doute toutes les occasions de s’en sortir (comme ce jour où il décide de refuser les droits d’auteurs d’un futur tube pour être payé tout de suite). Mais qui, surtout, ne s’est jamais remis de l’absence de son partenaire, et qui affronte le monde comme il peut désormais orphelin de cet amitié, offrant au disparu son errance comme un hommage permanent. Et chantant quotidiennement sa mélancolie de la plus belle des façons.

Jamais les frères Coen n’avaient fait preuve d’une telle empathie. On ne sait pas si elle annonce un virage dans leur déjà longue carrière, mais elle leur donne aujourd’hui leur meilleur film. Et tel une bonne chanson de folk, on le reverra régulièrement pour y retrouver cette douce tristesse comme un peu de baume au cœur dans la grisaille.

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