Variations suédoises

Trois films de Bo Widerberg

La sortie simultanée de trois films de Bo Widerberg en salles est une formidable occasion de (re) découvrir un cinéaste trop méconnu, et l’échantillon présenté permet de saisir à la fois son grand talent et sa capacité d’adaptation à ses différents sujets. Entre Le Péché suédois (1963), Elvira Madigan (1967) et Adalen 31 (1969), difficile d’identifier lequel est meilleur qu’un autre, tant l’œuvre du réalisateur semble protéiforme. Mais au-delà de différences de tons et d’univers qui rend chacun unique et autonome, on sent la marque d’un cinéaste qui décline dans ses différents films une vision du monde  à la fois cohérente et complexe.

Le péché suédois photo 2

Le Péché suédois raconte l’histoire d’une ouvrière qui tente tant bien que mal de vivre comme elle l’entend mais qui, tombant enceinte d’un amant de passage, se voit rattrapée par les contraintes de la réalité d’une classe aux ressources limitées. La grande liberté formelle du film, qui renvoie à la récente Nouvelle vague, permet à Widerberg des séquences exceptionnelles comme cette improbable répétition de guitare au milieu de nulle part (instant léger avec le fameux amant), et surtout ce fabuleux dialogue autour de l’écoute d’un vinyle de Vivaldi (instant de grâce avec l’être aimé). La réalisation pleine de ruptures et de surprises ne semble jamais être un objectif en soi pour Widerberg ; c’est la meilleure expression à l’écran de l’état d’esprit de son héroïne, qui cherche à vivre librement, mais qui voudrait également un impossible apaisement – car son « péché » la prive de celui qu’elle aime, un jeune bourgeois à la fois désireux de la protéger et incapable de dépasser la morale malgré son attachement à elle.

Elvira Madigan photo 5

Dans Elvira Madigan, un lieutenant de l’armée et une funambule font fi de toute contrainte pour fuir ensemble et vivre leur passion en dehors du monde. Une parenthèse enchantée leur permet de se contenter d’amour et d’eau fraîche, effleurant un absolu romantique qui, inexorablement, est poussé vers une fin tragique. Superbement portée par un concerto pour piano de Mozart et par des paysages de campagne aux couleurs idylliques, c’est un oasis de douceur qui se ternit petit à petit, si ce n’est que jamais les deux amants ne renoncent à leur éphémère projet. La fin prématurée de leur aventure est jusqu’au bout accompagnée de cette magnifique insouciance et ne remet jamais en cause cette forme de suicide amoureux, qu’ils mèneront à bout avec peine et sérénité. Le charisme tranquille de Thommy Berggren et surtout la beauté innocente et juvénile de Pia Degermark participent à diffuser une atmosphère de conte de fée, renforcée par les numéros de funambule de la jeune fille. Romantique jusqu’au bout des ongles, le film offre le portrait rêvé d’une idylle condamnée mais à laquelle les personnages ne renoncent jamais. C’est sans aucun doute le plus aérien et peut-être le plus beau des trois.

Adalen 31 photo 1

Adalen 31 se rapproche thématiquement du premier (un contexte de grève) tout en rappelant le thème de l’amour contrarié par les différences de classe. Mais s’il est formellement plus posé que Le Péché suédois, il est aussi plus complexe : la peinture de la famille ouvrière évite toute approche pittoresque ou condescendante, tandis que celle du chef de l’entreprise en grève n’est jamais catégorisée comme inhumaine et détachée des réalités qui l’entoure. L’histoire qui lie le fils prolétaire à la fille riche n’est ainsi pas l’expression de deux extrêmes qui se retrouvent envers et contre tout, mais est présentée comme une romance arrivée naturellement, comme tout amour adolescent. Quant à l’escalade du conflit ouvrier, elle entraîne les personnages dans une inexorable tragédie ; après avoir scruté l’éclosion du désir de vie chez les adolescents, Widerberg filme sans ménagement une pulsion de mort qui ramène brutalement à une réalité qu’on croyait épargnée par la violence et à un affrontement qu’on espérait voir se résoudre dans le dialogue.

Si les trois œuvres ont chacune un cadre très spécifique et un ton particulier, on retrouve en filigrane les thématiques chères à leur auteur. Il y a, dans chaque film, une terrible résignation due à l’inexorable violence de la vie, qui n’accorde aucun répit et n’autorise pas le bonheur durable et paisible. Mais cette violence est toujours contrebalancée par le souvenir de la sérénité qu’auront procurée les beaux souvenirs. La jeunesse d’Adalen 31 aura pu connaître les premiers émois ; les deux amants d’Elvira Madigan auront choisi de consumer leur amour dans ce qu’il a de plus fort et de plus tragique. Quant à l’héroïne du Péché suédois, elle saura transformer sa lassitude en sérénité, et regarder l’avenir sans amertume. Ce fil rouge d’une nostalgie de l’adolescence prend, année après année, une forme plus sombre et plus dure. Mais les personnages de Widerberg gardent une indestructible envie de vivre malgré tout ce que la vie peut mettre sur leur chemin.

Le péché suédois photo 7

Comme un ultime apaisement, le chef d’entreprise d’Adalen 31 soigne magnanimement la plaie du jeune ouvrier alors qu’il vient d’apprendre que celui-ci avait mis sa fille enceinte et qu’elle en a avorté. L’envie de vivre chez Widerberg, c’est l’absence de rancœur, le désir de dépasser la vengeance. Et si l’issue est dans la mort, celle-ci sera sereine. La force de Widerberg, c’est de trouver une réconciliation avec la vie même dans les situations les plus douloureuses. Portée par cet idéalisme lucide, cette trilogie est une merveilleuse découverte.

Elvira Madigan photo 4

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Une réflexion sur “Variations suédoises

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