Feu de tout bois

Les Chevaux de feu, de Sergei Paradjanov_

Février est un mois riche en découvertes : parallèlement à la rétrospective Bo Widerberg, il est possible de voir en salles une formidable rareté venue d’Ukraine. Formellement un peu fou, Les Chevaux de feu (1964) raconte une sorte de parabole sur l’amour absolu, celui qui dépasse tout et qui se poursuit au-delà de la mort.

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L’histoire d’Ivan et Marijka fait fi de tous les obstacles et toutes les rancœurs, et naît d’ailleurs d’une violence inouïe : l’acte fondateur de leur amour est la mort de son père à lui par la main de son père à elle. De la rixe virevoltante qui vire à la tragédie, les deux enfants s’exilent et se créent instantanément leur monde à eux. A partir de là, rien ne vient troubler leur union, alors que les années passent et qu’ils grandissent, déjà certains de braver les interdits familiaux pour se marier même sans savoir comment. Lorsque Ivan, berger, part travailler pour la saison, les amants se promettent de regarder tous les soirs la même étoile pour se retrouver par le ciel. Mais dans une de ses rêveries sur les bords de la rivière, Marijka trébuche et sombre dans les eaux tourmentées du torrent. Une fois de retour, Ivan sombre dans une inconsolable tristesse, absent au monde, et ne trouvera le répit ni dans le travail, ni dans un mariage qu’il est incapable d’honorer. Le répit sera dans la mort, la seule façon qu’il aura de retrouver sa Marijka.

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Le film chante, crie, hurle, la caméra emporte tout, se permettant les mouvements les plus improbables tout en ménageant régulièrement des plans d’une grande beauté. Il y a de la folie et de l’expérimentation dans Les Chevaux de feu, mais plutôt que d’apparaître comme un tâtonnement informe, c’est au contraire une force de plus en plus cohérente qui se dégage au fil des séquences. Passée la surprise des premières scènes, on est emporté par ces bourrasques jusqu’au bout. L’alternance de couleurs et de noirs et blancs, le mélange dans une même séquence de rêve et de réalisme, le jeu sur la musique et les sons plongent le spectateur dans un tourbillon de sensations et d’émotions. A ce jeu le film réserve deux sommets.

Le premier est une scène d’auberge, où les mariés malheureux se rendent alors que l’atmosphère y est à la fête et que l’épouse d’Ivan, délaissée, succombe aux charmes d’un étrange sorcier. Paradjanov y synthétise en quelques plans son savoir-faire de metteur en scène, la précision de ses choix de cadre et son goût pour les effets sonores. Le second, plus fort encore que le premier (et plus tôt dans le film), est le chapitre intitulé « La solitude » : Marijka vient de mourir, Ivan n’est plus qu’un fantôme, et c’est son entourage, ses voisins, les passants, les jeunes filles en fleur, qui s’expriment sur son sort, alors que lui traverse l’écran et les paysages comme une ombre. Cette douleur et cette errance racontées par procuration prennent corps physiquement devant nous, d’autant plus dures que l’endeuillé n’a droit qu’à une solitude relative, encore attaché malgré lui socialement à ce qui l’entoure.

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Absolument incapable de vivre sans celle qu’il aimait, Ivan trouve son réconfort dans la mort. C’est l’idéal romantique du film : la vie qui n’a pas de sens sans l’être aimé, la douleur du deuil jamais apaisée, et la solution tragique et absolue de l’apaisement dans l’au-delà. Le film devient mystique dans l’absence totale de concession à la vie de la part de son personnage. Formellement, son insolente liberté et sa grande spontanéité donnent à Paradjanov tous les outils pour magnifier ce registre et tendre vers le conte universel, sans avoir de compte à rendre à personne.

A ce propos… Il se trouve que dans le film, la langue parlée est un dialecte ukrainien, choix trop nationaliste pour Moscou et qui avait valu à l’époque de grands ennuis à son réalisateur. Autre signe de liberté de l’artiste et nouvelle preuve de son jusqu’au-boutisme : une œuvre aussi autonome n’aurait pu souffrir aucun compromis sans y laisser des plumes. Politiquement et artistiquement, Les Chevaux de feu sont un bel acte de résistance.

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