Violence silencieuse

Les Bruits de Recife, de Kleber Mendonça Filho_

Il y a la surface : une rue, son quotidien ses habitants, les conflits de voisinage, les réunions de copropriété… Et derrière, il y a l’histoire d’un pays et au-delà l’étude de rapports sociaux marqués par le poids du passé. Savoir entremêler la petite et la grande histoire sans tomber dans la thèse, savoir développer le récit de personnages forts sans que ces derniers ne soient écrasés par l’importance du sujet, c’est un projet ambitieux qui demande beaucoup de finesse et de recul. Celui qui y arrive peut donner à une situation, un lieu, une galerie de personnages, un sens qui va bien au-delà d’eux. Les Bruits de Recife est le premier long-métrage de Kleber Mendonça Filho, et ce qu’il raconte, à hauteur de personne, dépasse largement le simple portrait d’un quartier dans un grande ville brésilienne.

kleber mendonça filho

Il y a donc cette rue, qui pourrait presque être dans n’importe quelle métropole, au Brésil ou ailleurs. Les portails, les grilles, les systèmes de vidéo-surveillances, les séparations entre les quartiers y quadrillent l’espace en renforçant le repli des gens dans leur chez soi. Cette crainte de l’extérieur et cette opposition aux autres sont le moteur narratif apparent du film : une société de sécurité vient proposer ses services aux résidents, et, avec leur approbation, s’installe aux carrefours pour surveiller les allers et venues. Chacun regarde dehors à travers les grilles des fenêtres, chacun prend chaque visite comme une menace : la caméra elle-même semble enfermée dans ces couloirs, dans ces impossibles mouvements et dans ces perspectives bouchées par les dispositifs de sécurité. Les rapports de voisinage y semblent absents quand ils ne sont pas conflictuels. Mais des liens existe entre certains : il s’agit en fait ici de l’histoire d’une famille, autour de João, un trentenaire impliqué dans les questions de gestion du quartier, son oncle auquel il rend régulièrement visite et surtout son grand-père Francisco, qui semble diriger depuis sa tour d’ivoire les affaires du quartier.

Très vite, une tension sous-jacente vient hanter le film. Qui est cette société de sécurité ? Sont-ils bien intentionnés ou veulent-ils abuser les habitants ? A quels trafics se livre le cousin de João, délinquant à la petite semaine ? Quelle est cette menace qui semble peser sur cette rue, d’où vient-elle, comment va-t-elle se manifester ? La force incroyable de Kleber Mendonça Filho est de réussir à installer une forme de suspense sans objet ; l’obsession du quartier pour la sécurité et la présence paradoxalement inquiétante de ses étranges gardiens deviennent en elles-mêmes anxiogènes. Au-delà de l’image, les sons sont un dispositif à part entière dans la création de cette atmosphère diffuse et sourde à la fois. A tant se cloîtrer, à vouloir ignorer jusqu’aux bruits des autres, ces voisins sont en fait devenus plus vulnérables. Au cours d’une jolie séquence aérée et apaisée, João fait découvrir à sa nouvelle amie les lieux de son enfance, les maisons où il venait jouer, le cinéma disparu… L’espace d’un instant, comme dans un rêve nostalgique, la bande-son redonne vie à ces endroits désertés.

BruitsdeRecife_3Mais cette séquence a son pendant terrifiant, son cauchemar obscur : lors d’une baignade sous une cascade avec le grand-père, l’eau vire soudain au rouge-sang… Cet éclat inattendu met d’autant plus en lumière certains des rapports entre cette famille et leurs voisins. Il y a João qui, avec une bienveillance teintée d’une légère condescendance, demande aux copropriétaires d’être indulgents avec leur concierge incompétent ; il y a, au début du film, l’oncle qui envoie la société de sécurité chez Francisco en précisant que tout ce qui se décide passe par lui. Et le cousin qui vient justement menacer ces gardiens, argumentant que sa famille possède toute la rue et qu’il peut leur faire ce qu’il veut… C’est avec une grande finesse que sont distillés les indices de rapports sociaux très marqués par un passé qui n’est jamais explicité (sauf à la toute fin) mais qui donne à Francisco un rôle très ambigü, protecteur et menaçant comme un parrain de mafia – mais dont le pouvoir tient au seul rang social, forme d’adaptation moderne de principes féodaux.

C’est là que Kleber Mendonça Filho touche à l’universel d’une façon particulièrement subtile : sans aucune forme de militantisme ou de cynisme, il raconte comment une société hérite des rapports sociaux des générations précédentes. Et plonge ses personnages dans cette tourmente quotidienne, parfois inconscients de ces traditions – à l’instar de João, magnifique personnage plein de bonne foi mais sans lucidité sur ce qu’il porte et transmet autour de lui. Après un accueil critique très chaleureux et un succès d’estime dans de nombreux festivals, le film avait été retenu pour la course à la nomination de l’Oscar du meilleur film étranger. Au Hollywood Reporter, Kleber Mendonça Filho a confié : « J’ai pu penser que c’était un film très local, presque paroissial, mais après le festival de Rotterdam, j’ai vite réalisé qu’il était animé de quelque chose d’universel. » Quelque chose d’universel sans aucun doute ; nous ajouterons : quelque chose de grand.

BruitsdeRecife_4_comp

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s