Resnais en héritage

Alain Resnais (1922-2014)

alain_resnais_f_015Du haut de ses 105 ans, Manuel de Oliveira nous a presque fait oublier que les cinéastes n’étaient pas éternels. La disparition le 1er mars d’Alain Resnais est un retour à la réalité d’autant plus surprenant qu’il frappe un des auteurs français les plus vigoureux et les plus rafraîchissants des dernières années, dont les audaces formelles et narratives semblaient avoir sur lui-même l’effet d’une perpétuelle cure de jouvence. Alain Resnais avait 91 ans, ce n’est pas jeune ; mais il était parvenu à prouver à tout le monde qu’il l’était resté.

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Hiroshima mon amour (1959)

Ce qui frappe chez Resnais, c’est le sentiment d’une indépendance sauvegardée tout au long de sa carrière. Une indépendance artistique : depuis son premier long-métrage Hiroshima mon amour (1959) jusqu’à Vous n’avez encore rien vu (2012), nombreux sont les exemples d’expérimentations et de tentatives visant à explorer les possibilités de l’art cinématographique. En grand curieux, ne craignant aucunement de faire un cinéma impur*, il a souvent trouvé l’inspiration en mélangeant et agrégeant les formes : le théâtre évidemment, avec comme exemple le plus marquant le dyptique Smoking/No smoking, mais aussi la littérature (Providence), la musique (avec notamment son plus grand succès, On connaît la chanson), la bande dessinée (I want to go home), la recherche scientifique (Mon oncle d’Amérique)… Jamais il ne s’est enfermé dans une routine, jamais il n’a appliqué de méthode systématique, trop aspiré par ses désirs d’expérimentation. Renouveler les modes d’expression, chercher de nouvelles formes, briser la linéarité et bousculer le confort du spectateur : Alain Resnais avait fini de s’imposer comme l’un des réalisateurs en activité les plus stimulants, toutes générations confondues.

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Smoking / No smoking (1993)

Mais son indépendance dépassait le simple cadre artistique. Déjà, cette recherche permanente, alternant les tentatives formelles et les œuvres d’apparence plus académique, empêchait la fidélisation d’un large public. Trop ignorants des modes, ses films nécessitaient chaque fois un regard neuf et indépendant du reste de sa filmographie. Même la présence d’acteurs habitués n’était plus gage de confort – le récent Les Herbes folles en est l’illustration la plus éloquente. Cette force de caractère qui le portait à ne jamais chercher à plaire s’est également traduite dans ses prises de position politiques, particulièrement dans les années 60 alors que nombre de cinéastes se faisaient porte-voix d’une génération . Au cœur de la guerre froide, Resnais, lucide et sensible, réalise La Guerre est finie (1966) dans lequel il interroge la valeur d’un engagement politique et ses limites. Yves Montand (dont les affinités politiques sont par ailleurs bien connues) y incarne un militant communiste gagné par le scepticisme quant au sens de son action, et qui finit par renoncer au combat qu’il a mené pendant des années. Loin de tout aveuglement et de tout opportunisme, le film, écrit par Jorge Semprun, annonce la tendance forte de la filmographie : il s’agira de s’attacher à l’homme en tant qu’individu, et non en tant que partie d’un tout qui le dépasse.

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La Guerre est finie (1966)

Dans son exploration des rapports humains, dans ses réflexions autour de la mort, il a parfois été quelque peu dépassé par ses dispositifs, laissant apparaître des intentions vraiment intéressantes mal servies par une forme bancale. Mais le propre d’un tel chercheur, c’est que tous ses films, même les moins réussis, ont un intérêt. Et la grande qualité de Resnais, c’est qu’il a réussi beaucoup de ses films. Tentons un exercice difficile : s’il ne fallait en garder que cinq, lesquels retiendrons-nous** ? Hiroshima mon amour, évidemment, dont la modernité frappe encore plus de cinquante ans plus tard. Je t’aime je t’aime, une superbe variation sur le rêve et le souvenir, d’une infinie tristesse mais d’une grande beauté. Mélo, le plus tragique, peut-être le plus poignant. Smoking/No smoking, tour de force formel et labyrinthe narratif fascinant. Enfin, On connaît la chanson, à la fois grand divertissement populaire et grand film dépressif qui sous ses airs légers et ses dialogues ciselés raconte la vie comme un grand flou aussi nébuleux et inquiétant qu’un banc de méduses.

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On connaît la chanson (1997)

Cette liste est forcément réductrice, tant il est difficile de saisir l’ampleur de la filmographie du cinéaste en se limitant à quelques titres. Autorisons-nous un bonus (sur lequel ce blog revenait lors de sa sortie). Dans son avant-dernier film, Alain Resnais explorait l’héritage de l’œuvre d’un metteur en scène de théâtre, d’une part par les comédiens qui avaient joué pour lui, d’autre part par une jeune troupe qui voulait reprendre l’une de ses pièces. Pas vraiment film testament (le terme est d’autant plus inadéquat que le suivant était déjà en cours à la sortie de celui-ci), il s’agit cependant d’un regard sur une œuvre et ce qu’il reste de son auteur après sa mort. Réflexion sur l’art et sur l’appropriation par l’interprète du message d’une œuvre, c’est aussi la disparition de l’auteur derrière ses héritiers, quand il ne reste plus que les textes, les films, la musique, et que leur créateur n’est plus. Vous n’avez encore rien vu, peut-être l’un des films les plus difficiles de Resnais (en tout cas depuis les 20 dernières années), gardera très certainement une place importante dans sa filmographie.

Par ce geste magnifique, il nous donnait la clef pour survivre à la mort de nos guides : lorsqu’une œuvre fait l’objet d’une réappropriation par les générations futures, elle perdure et continue de se façonner au-delà des années. Devenons passeurs, revoyons ses films, inspirons-nous en… On commencerait presque à croire que les cinéastes comme Alain Resnais ont bien quelque chose d’éternel.

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Mélo (1986)

*Sa filmographie est d’un point de vue théorique un contre-pied permanent aux Notes sur le cinématographe de Robert Bresson, dont la vision extrêmement précise du septième art et son application dans ses films ont par ailleurs abouti à une œuvre elle aussi exceptionnelle.

** Je ne les ai pas tous vus, cette liste pourrait donc varier un peu… Nous reviendrons bientôt sur son dernier.

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