« Call me ‘Snake' »

Par les temps qui courent, il n’est pas simple d’être l’acteur fétiche de John Carpenter. Et il n’est pas à la mode d’être catalogué comme conservateur convaincu, archétype de l’américain de droite à la Clint Eastwood. Être John Carpenter ou Clint Eastwood, ça passe ; être Kurt Russell est beaucoup plus compliqué. Certains objecteront que l’acteur a été réhabilité en 2007 grâce au Boulevard de la mort de Tarantino. Mais pourquoi Kurt Russell, avec sa carrière atypique et passionnante, et surtout avec son énorme talent, aurait-il besoin d’une réhabilitation ? Car si sa filmographie est bourrée d’accidents de parcours oscillant entre le téléfilm bas de gamme et le vrai nanar et si son visage évoque souvent uniquement un film de Roland Emmerich, il serait trop simple et surtout trop dommage de ne retenir que le pire.

Kurt Russell - Elvis

Revenons aux origines : Kurt Russell, c’est avant tout l’une des plus belles incarnations du King dans Le Roman d’Elvis de John Carpenter. On est en 1979, et l’œuvre d’un fan trouve l’interprète parfait pour un film tout en subtilités, jamais cynique et toujours respectueux sans non plus tomber dans l’hagiographie sans intérêt. Qui l’a vu pardonne déjà à Kurt Russell presque tous ses écarts. D’ailleurs, l’acteur et le réalisateur se sont trouvés : c’est le début d’une collaboration fructueuse qui comprendra le diptyque culte New-York 1997 / Los Angeles 2013 (réalisés à 16 ans d’écart), l’un des meilleurs films fantastiques des 35 dernières années avec The Thing (en 1982), et aussi, évidemment, les inclassables Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin (1986), œuvre complètement folle, pensée et réalisée au dépit du bon sens, mais qui s’inspirait, près de quinze ans avant tout le monde, de la culture asiatique et des films d’arts martiaux pour les intégrer dans un divertissement potache délirant qui semble résumer l’état d’esprit du duo : on fait les choses comme on les aime, et on s’en fout.

kurt-russell the-thing

« Why don’t we wait here for a little while, and see what happens? » – The Thing

Car si Kurt Russell a tant de talent, c’est qu’il ne se préoccupe jamais de plaire ni de rechercher la performance. On ne le verra jamais vampiriser un film par une interprétation incohérente qui le mettrait en valeur. Il se contente d’être là et de faire son boulot le mieux possible tel que c’est écrit dans le script. A l’inverse d’un Nicolas Cage toujours sur la brèche et dans une forme d’instabilité permanente (ce qui lui a d’ailleurs valu de grands rôles), Kurt Russell a les deux pieds sur terre, respectant avec un sérieux sans faille l’esprit d’un film, sans jamais y ajouter la moindre touche de cynisme. Même dans les plus grands délires de Carpenter transpire sa confiance en son réalisateur et son souci de ne jamais trahir la vision de celui-ci. S’il s’agit d’une approche au premier degré, c’est le premier degré d’un acteur plein de finesse et qui sait qu’il donnera le meilleur de lui-même quand il n’en donnera pas trop. Il est d’ailleurs terrifiant dans le Tarantino, presque trop sage, pas assez dingue, dosant savamment ses colères et ses folies pour devenir un méchant sournois jouissif et pervers.

Mais c’est aussi dans les films ignorés, et peut-être plus à travers eux, que l’on peut évaluer toute l’étendue de son talent. Produit par Disney et sorti directement en DVD chez nous, Miracle raconte l’histoire de l’équipe américaine de hockey sur glace qui réussira l’exploit (le « miracle » du titre) de gagner la médaille d’or aux Jeux Olympiques de Salt Lake City en 1980, et ce en battant l’invincible URSS. Dans un contexte particulièrement morose où le pays soigne les plaies du Vietnam et tente de se relever du Watergate, cette victoire est une réconciliation avec les valeurs de l’Amérique et surtout un sacré coup diplomatique en pleine guerre froide. Kurt Russell est le coach qui aura porté à bouts de bras ce projet insensé, contre vents et marées, jusqu’à la victoire finale. Miracle est à l’image de sa filmographie. On peut regarder en surface : Disney, les valeurs de l’Amérique, le dépassement de soi, la victoire contre les russes (le film date de… 2004). Mais on peut passer outre ces premières impressions et apprécier la qualité du spectacle.

Kurt Russell Miracle

Le blockbuster, bien mené et peu parasité par les mièvreries redoutées, joue très finement de ce contexte historique délicat en parallèle avec des hockeyeurs persuadés qu’ils sont des incapables, et le scepticisme dans lequel baigne le pays transforme l’exploit non en rêve patriotique mais en magie enfantine d’un pays qui n’aurait jamais pensé pouvoir atteindre ce sommet – un pays qui ne doutait pas de la défaite. Et il y a Kurt, imperturbable dans son rôle de coach sévère mais juste, rôle au combien archétypal ici transcendé par l’implication de l’acteur. Une scène fait à elle toute seule sortir ce film de l’ordinaire : celle où l’entraîneur, pour punir une attitude trop laxiste lors d’un match, impose à l’équipe une séance d’entraînement infinie. Pour le spectateur, ce sont sept minutes – vous avez bien lu ! -, sept minutes grandioses et interminables, symboles à la fois de la détermination du personnage et de l’ambition du film. Mieux, la résolution y est aussi sobre que la séquence est forte. En laissant de côté le cynisme et la condescendance, on peut apprécier à sa juste valeur cette œuvre a priori anodine et pourtant héritière de la tradition des meilleurs conteurs hollywoodiens – dans une certaine mesure, c’est l’esprit de Hawks et de Walsh qui réapparaît ici.

C’est sans doute le destin de Kurt Russell de n’être qu’un passeur, dans l’ombre. Son refus de la performance et son goût pour les histoires simples le placent à contre-courant de la mode actuelle (on ne trouvera pas en activité une plus grande antithèse de Daniel Day-Lewis). Son jeu en est d’autant plus appréciable : sincère et direct, il s’efface derrière ses personnages et raconte une Amérique à la première personne avec tous ses défauts et limites, mais qui n’en est pas devenue inhumaine pour autant. À une époque où seuls semblent compter les faux-semblants et la complexité, il en devient anachronique et incompréhensible de ce côté-ci de l’Atlantique. C’est dans cette simplicité qu’il est, paradoxalement, compliqué d’être Kurt Russell aujourd’hui.

Kurt Russell snake_plissken

« Call me Plissken »

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Une réflexion sur “« Call me ‘Snake' »

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