Sublime évidence

Cléo de 5 à 7, d’Agnès Varda

Que reste-t-il, après quelques années, d’un film qu’on avait considéré comme un chef-d’œuvre ? De l’eau a coulé sous les ponts, on a vu tant de choses depuis… Toutes les œuvres sont-elles capables de résister au temps – non aux années qu’elles traversent mais à celles que nous traversons nous, à nos expériences, à l’évolution de notre regard ? Accumuler les séances, creuser les filmographies, découvrir de nouveaux pays et de nouvelles époques, chercher les raretés : tout cela peut reléguer ce qui nous avait paru exceptionnel et unique au simple rang de très bon film. Sans appréhension mais avec une certaine curiosité, j’ai revu ce soir le film qui a donné son nom à ce blog. Verdict ? Sortons le champagne et les superlatifs, Cléo de 5 à 7 mérite sans aucun bémol le titre de chef-d’œuvre du septième art.

Répétition (© 1994 agnes varda et enfants)

© 1994 agnes varda et enfants

C’est un film qui joue cartes sur tables – sans mauvais jeu de mots : d’entrée, une cartomancienne nous annonce toutes les péripéties à venir en lisant dans un jeu de tarot. En deux minutes, tout est dit… Mais rien n’est montré. En prestidigitatrice de talent, Agnès Varda nous explique qu’un lapin va sortir du chapeau. Et si un mauvais augure a prédit la mort à Cléo, le suspense est presque annulé d’office : la carte a été tirée, le résultat des analyses ne fait plus de doute. Nous n’avons aperçu que des mains et des cartes, et tout est a priori déjà joué. Quant au contexte, l’annonce ne ment pas : nous suivrons la dénommée Cléo (une chanteuse de variété) de cinq heures à six heures trente. Pourquoi pas jusqu’à sept heures ? S’agit-il d’un arrondi mathématique ? D’un raccourci littéraire ? Cette seule interrogation porte en elle-même le secret du film : il y aura d’une part une précision parfaite quant au déroulement chronologique du film, respectant précisément la durée des séquences et des déplacements dans Paris (puisqu’il s’agit de Paris). Et il y aura d’autre part une extrême liberté, des envolées lyriques magnifiques et surprenantes qui s’intègreront avec une fluidité remarquable dans ces contraintes de temps et d’espace. Dans la demi-heure ignorée du titre se glisse subrepticement toute la poésie de la réalisatrice.

Chaque chose en son temps, pourtant : alors que cette séance de cartomancie nous annonce la tragédie et la mort, Cléo cherche à attirer l’attention dans un café, à s’acheter un chapeau pour éloigner le cafard, à émouvoir son amant discret et distant. Comme s’il s’agissait d’un gros rhume. En perpétuelle mise en scène d’elle-même, elle ne trouve aucun réconfort alors qu’elle est profondément troublée par le drame qui la touche directement. Même ce drame est dans un premier temps léger tant sa victime tente de l’utiliser en une nouvelle opportunité d’attirer l’attention, ce dont son entourage est si peu dupe que cette technique ne fait qu’enfermer le personnage principal dans le rôle qu’on attend d’elle. Il suffit d’une répétition avec ses compositeurs qui enchaîne des ballades légères avec un morceau bouleversant pour que la glace se brise et que la chanteuse sorte elle-même de son personnage. Jetée la perruque exubérante, au placard la robe aux cent couleurs : avec sa coiffure naturelle et vêtue de noir, Cléo quitte cet univers sécurisé où plus personne ne lui répond pour se confronter à la rue et au monde. Le film en est à la moitié et s’apprête à s’envoler dans des sphères jusque là insoupçonnées  – à s’ouvrir simplement à la vie.

© 1994 agnes varda et enfants

© 1994 agnes varda et enfants

L’enchaînement rapide des séquences, rythmé par l’apparition de titres annonçant méthodiquement l’heure et les rencontres du personnage principal comme autant de rendez-vous dans un agenda, ferait presque oublier ce qui se joue en arrière-plan. Au-delà de ce fractionnement maniaque du temps, il plane sur Cléo la menace annoncée en prologue, menace qui ne la quitte jamais vraiment. Mais quand tombe la perruque, la chanteuse regarde sur le monde. La beauté saute presque subitement aux yeux du spectateur : beauté d’abord physique, tant la grâce de l’actrice était restée camouflée jusque là par d’inutiles apparats. L’absence d’artifices fait émerger comme une évidence le charme naturel de Cléo, incarnée par la sublime Corinne Marchand, enfin regardée par ceux qu’elle croise. Au-delà, cette ouverture à ce qui l’entoure lui révèle la beauté de la vie dans ce qu’elle a de plus évident : les relations quotidiennes amicales non comme un devoir mais comme un plaisir, l’acceptation du corps non comme une contrainte de la vieillesse mais comme enveloppe de la beauté intérieure, les rencontres inattendues non comme une perte de temps mais comme un enrichissement.

Ce voyage initiatique accéléré s’achève avec Antoine, soldat en permission qui s’apprête à repartir en Algérie, et qui en attendant partage avec elle l’attente angoissante du résultat des analyses médicales en même temps que sa peur de retrouver le front. Leur rencontre est un moment de légèreté qui n’ignore jamais la gravité de l’instant et les enjeux auxquels sont confrontés les deux protagonistes ; et alors que le film semblait d’abord peuplé d’étrangers pour Cléo, elle trouve chez Antoine, sous le nom de Florence (son véritable prénom), un évident réconfort, et partage naturellement avec lui ses craintes et son envie de vivre. Lui, avec sa répartie fulgurante, lui apporte dans la simplicité une complicité bienvenue sans être envahissante. Petit à petit, le film se libère de ce carcan du temps, les indications se font moins fréquentes. Et si les résultats des analyses confirment finalement le diagnostic tant redouté de cancer, c’est avec une confiance nouvelle que Cléo/Florence s’apprête à affronter cette épreuve. Sa prise de conscience des autres s’est diffusée à elle-même dans un pragmatisme bienvenu et formulé par le médecin, qui annonce que les séances de rayons seront fatigantes mais que tout le monde prendra soin d’elle. La mauvaise nouvelle de la maladie est compensée de tous côtés par l’absence de solitude, et par cet entourage prêt à la soutenir dans l’épreuve.

© 1994 agnes varda et enfants

© 1994 agnes varda et enfants

Agnès Varda nous conte cette histoire avec une simplicité et une spontanéité désarmante. De cette évidence narrative surgit une beauté presque inexplicable, sans doute liée à la légèreté de la première partie, à l’émotion que véhicule son interprète, aux questionnements apparemment banals de son personnage. En s’attachant à cette banalité, en lui donnant une voix et un visage, elle dépasse ce cas à la fois commun et particulier et le transcende dans un geste existentiel qui réconcilie avec la vie. Le chemin que fait Cléo, passant de la peur de la maladie et de la vieillesse physique à la sérénité face à l’épreuve qui se confirme, est un hymne à la vie suivant un merveilleux principe : ne pas exister par l’autre, mais avec l’autre. C’est ce qu’apprend Cléo/Florence en acceptant de devenir elle-même et y trouvant un soutien sincère. L’évidence et la simplicité vont ici de pair avec le sublime ; l’émotion qui naît de ces deux heures de vie (à peine) nous interpelle sans grandiloquence sur le sens de nos existences.

Cette leçon en forme de point d’interrogation demeure universelle plus de cinquante ans après sa sortie, faisant fi du temps qui passe. Qu’un film aussi pur et aussi beau donne son nom à un modeste blog, c’était à la fois le clin d’œil le plus naturel et le moindre des hommages.

© 1994 agnes varda et enfants

© 1994 agnes varda et enfants

Publicités

2 réflexions sur “Sublime évidence

  1. De 5 à 7 nous n’irons plus au cinéma de la même façon!
    Bravo pour ce texte, envie d’aller revoir le film.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s