La légèreté et la mort

Aimer, boire et chanter d’Alain Resnais

Voici donc la révérence d’Alain Resnais. Après le magnifique Vous n’avez encore rien vu habillé de deuil, l’annonce est cette fois plus légère : Aimer, boire et chanter, ou la promesse d’un peu de répit, quand bien même, encore une fois, la mort s’invite au cœur du film. Pour d’autres raisons pourtant, la légèreté du titre est trompeuse : si l’on y boit beaucoup, on y chante peu et l’amour y est terriblement contrarié. Trois couples voient leur sérénité – ou leur résignation – se fissurer autour de la nouvelle de la mort prochaine de Georges, leur ami commun, dont on ne saura que peu de choses mais qui cristallisera, par goût et légèreté, les difficultés rencontrées par chacun. Tâche aveugle du film, il y est omniprésent, fantasme pour les femmes et menace obscure pour les hommes. Aimer, boire et chanter, ça a peut-être été le principe de sa vie ; nostalgique de sa jeunesse disparue, son entourage se met soudain à envier cette perpétuelle légèreté et à osciller entre la conscience d’un drame en train de se jouer et l’envie de renouer avec une insouciante pitrerie.

Aimer boire et chanterFidèle au goût du réalisateur pour le mélange des genres, le film rappelle le dispositif de Smoking/No smoking, adapté du même Alan Ayckbourn : choix assumé de l’influence du théâtre, décors minimalistes, intermèdes venus de la bande dessinée… Pourtant, on décèle rapidement des différences : le dessin de Blutch est moins précis, plus inquiétant que la ligne claire de Floc’h ; et en guise d’arrières-plans il n’y a cette fois que de simples rideaux peints aux couleurs de la scène. Pour Resnais, l’artifice est dans l’illusion de réalité qui voudrait nous faire oublier qu’on est au cinéma. Pas question ici de tricher, voici des acteurs qui récitent un texte devant une caméra. Dans Smoking/No smoking, le casting suivait ce principe en distribuant les rôles des 9 personnages à Sabine Azéma et Pierre Arditi. Mais très vite, la magie opérait et les comédiens s’effaçaient derrière leurs incarnations multiples ; le film avait trouvé une cohérence enrichie par ce ballet schizophrène.

Cette fois, Resnais va plus loin. Car si ses personnages sont tous incarnés par des comédiens différents, il crée des binômes volontairement improbables : la tranquillité sérieuse d’Hippolyte Girardot face à la fantaisie de Sabine Azéma ; l’inquiétante retenue de Caroline Silhol contre le clownesque Michel Vuillermoz ; enfin, Sandrine Kiberlain et André Dussolier en amoureux des premiers jours… D’autant que ceux-ci ont un malin plaisir à ne jamais accorder leurs violons : les tons jurent les uns contre les autres, chacun semble enfermé dans sa bulle comme s’il ne récitait son texte que pour lui-même en se gardant de chasser son propre naturel pour lisser l’ensemble. C’est un élément fondamental du film : l’histoire qui nous est contée est celle de contrastes qui ne s’accordent plus et de personnes enfermées dans leurs rôles. On pense au drolatique Vuillermoz, tout en exaltation et en mise en scène de lui-même, s’effondre avec éclat à la nouvelle de la maladie qui touche son ami et hurle à n’en plus finir des « Putain, pas Georges ! » à la fois hilarants et pathétiques. On choisira : tout le monde joue faux, ou chacun joue juste pour lui-même.

Aimer boire et chanter 3La raison de ce cloisonnement a sa source dans les relations, minées par les non-dits et les mensonges ; les comptes avec le passé ne sont pas réglés, des ombres flottent sur le présent mais, par ignorance ou par peur de l’orage, chacun fait comme si de rien n’était. George, dans l’ombre, semble d’abord précipiter ce mince équilibre dans le chaos. Mais, agissant en révélateur, il va en fait donner à tous les clefs pour que les duos s’accordent enfin. Et s’il a promis un voyage aux trois femmes, c’est avec une jeune fille qu’il s’envole – et qu’il y meurt. Laissant derrière lui les couples réconciliés, il laisse un souvenir spécial à celle qui, à l’abri de tous, vient déposer une dernière fleur sur sa tombe. Un écho aux épilogues de No smoking et de Vous n’avez encore rien vu : la célébration officielle du deuil est une chose, sa réalité pour chacun en est une autre. Plus discrète, plus secrète, comme si le dernier adieu se devait d’être en tête-à-tête avec le disparu.

On se gardera de voir quelconque prémonition à la conclusion d‘Aimer, boire et chanter (son avant-dernier film avait plus que celui-ci des allures de testament). Et de toute façon, le projet suivant était comme d’habitude déjà en cours. Il restera donc une œuvre inachevée au titre joliment évocateur : Arrivée, départ. Comme une ultime facétie, Alain Resnais nous laisse avec une dernière énigme. Pour nous simples spectateurs, sa filmographie est désormais close et passe à la postérité, point de départ et d’arrivée à la fois… Mais au-delà de cette constatation très actuelle, rien ne vient perturber une forme de continuité, car nous n’avons pas fini de parler de ses films – hommage à la fois reconnaissant et impuissant, comme autant de fleurs déposées sur sa tombe.

Aimer, boire et chanter 4

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