Moment suspendu

Nuits blanches sur la jetée, de Paul Vecchiali

C’est le récit d’un premier amour. La rencontre, l’attachement qui dépasse l’amitié, l’extase des sentiments partagés puis l’abandon. Une nuit, Fédor rencontre Natacha ; quatre nuits plus tard, il sera passé par tous ces états, abandonné et le cœur brisé mais finalement né au monde. Paul Vecchiali s’empare d’une histoire à la fois simple et tortueuse, insignifiante et universelle, racontée avant lui des milliers de foi et pour sa version, il choisit une approche minimaliste (qu’un œil distrait confondrait avec du théâtre) : à peu de choses près, deux comédiens qui dialoguent dans un décor unique. Mais on est à mille lieux de la scène, on est au cœur de la spécificité du langage cinématographique, guidé par un amoureux du septième art en pleine maîtrise ses moyens.

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Formellement c’est superbe, du magnifique décor (les douces lumières d’un port, de nuit) parfaitement filmé aux dialogues précis et émouvants très joliment incarnés par les deux comédiens, Astrid Adverbe et Pascal Cervo, qui, complices, y mettent ce qu’il faut de décalage pour leur donner une belle vivacité. C’est sur ces bases très cohérentes que Vecchiali peut, au gré de son intuition, faire émerger une foule de surprises. Ses acteurs lui permettent de donner toute leur importance aux échanges, aux phrases lourdes de sens sans jamais contrarier l’équilibre onirique du film (on redemanderait de ces longs plans fixes où, côte à côte face à la caméra, les deux personnages parlent en se regardant). Et chaque rupture de ton, si elle est d’autant plus inattendue, s’intègre pourtant très naturellement en augmentant encore le sens de l’histoire qui se déroule sous nos yeux. Fédor se retrouve soudain attablé avec sa mère adoptive et lui raconte sa rencontre, dans un noir et blanc qui ferait passer la séquence pour un rêve diurne, une conversation fantasmée du partage de sentiments qu’il ne sait plus garder pour lui. Vecchiali nous promène dans cette atmosphère au bord de la réalité, parcourant sereinement et sans contraintes le chemin de son inspiration.

C’est ce qui donne à Nuits blanches sur la jetée sa vitalité et sa fraîcheur : malgré Dostoïevski, et malgré l’aspect a priori théâtral du dispositif, on n’y trouve aucun respect déplacé pour quelconque tradition. Rien n’est jamais figé. Cette logique d’absence de principes, appliquée sans faille, conduit à une séquence de danse nocturne au cours de laquelle Natacha, entraînant d’abord Fédor dans sa valse, le pousse hors de la scène et poursuit un mouvement solitaire sur une musique tout en rupture dont on se prend à attendre ce qu’elle nous réservera encore comme surprise et variation. Fédor, réduit à l’état de spectateur, la contemple à la fois ému et hébété, pris dans des sentiments qui le dépassent mais dans lesquels il semble se noyer. Nous sommes devant le film comme Fédor devant Natacha : happés par le spectacle, embarqués sans résistance dans cet étrange labyrinthe de mots et d’émotions, volontairement passifs sans rien savoir d’autre que la beauté qui nous est offerte est à la fois insaisissable et à notre portée. Et comme Fédor, elle nous accompagnera longtemps, même une fois le jour levé, nostalgiques et grandis par ce moment suspendu.

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« Quand tu ne sais pas ce que tu fais et que ce que tu fais est le meilleur, c’est cela l’inspiration. » (Robert Bresson)

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3 réflexions sur “Moment suspendu

  1. Pingback: Entretien avec Paul Vecchiali (1ère partie) | de 5 à 7

  2. Pingback: Entretien avec Paul Vecchiali (2ème partie) | de 5 à 7

  3. Pingback: Une année d’émerveillement | de 5 à 7

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