Les vies contrariées

Les Jours d’avant, de Karim Moussaoui_

Dans une époque où les films Rithy Pahn ne peuvent plus sortir en salle, où la télévision fait mine de se prendre pour du cinéma et où les écrans de cinéma accueillent de plus en plus de films qui n’auraient leur place qu’à la télévision, la sortie en salles des Jours d’avant est une merveilleuse nouvelle. A priori disqualifié par sa durée (47 minutes), ce moyen-métrage a miraculeusement pu profiter d’un concours de circonstances qui lui permet d’être vu dans les conditions qu’il mérite. Car son ambition, son idée de cinéma dépassent celles de 90% (le chiffre est absolument arbitraire) des longs-métrages qui sortent chaque semaine – l’impression laissée par le film est un mélange rare d’admiration et d’évidence. Admiration de la qualité formelle, évidence de la force d’un discours tout en finesse et en interrogations.

Djaber-De݁me݁nagementC’est l’histoire d’une rencontre qui n’aura jamais lieu, d’un amour qui ne sera pas vécu. Djaber et Yamina sont lycéens en Algérie, dans un pays où une fille et un garçon qui ne se connaissent pas ne s’adressent pas la parole en public. Ils se croisent de loin, s’aperçoivent, se tournent autour et seront bientôt définitivement séparés par la guerre civile en ayant eu à peine l’occasion de se parler. Nous sommes en 1994.

Choisissant de raconter l’histoire deux fois, d’abord de son point de vue à lui, puis de son point de vue à elle, Karim Moussaoui nous immerge dans le quotidien d’un garçon et d’une fille dans une société où se rencontrer semble presque impossible. Prenant le parti de la légèreté, le réalisateur joue de loin avec les codes du teen movie pour rendre quelques séquences touchantes de fraîcheur, par la maladresse de ses protagonistes. Mais ici, ni romantisme ni malentendu ni conflits familiaux : les personnages n’auront pas l’occasion d’arriver jusqu’à cet échec. À la contrainte sociale déjà très forte s’ajoute la guerre civile qui petit à petit pénètre dans le quotidien par le biais d’exécutions sommaires en pleines rues, de tirs d’armes sur l’école… Les familles quittent la ville, les jeunes ne se reverront plus.

JDA_ext3 (3)Les Jours d’avant raconte brillamment le drame du quotidien de cette génération. Karim Moussaoui se tient sobrement à distance des émotions, et se place en témoin impuissant de cette violence sourde, de la tragédie qui se prépare. Il pose un regard respectueux et tendre sur ses protagonistes tout en insérant dans leur histoire adolescente des éclats de violence avec une parcimonie et une absence de spectaculaire qui les rendent d’autant plus surprenants et choquants. En permanence à la juste distance, il nous fait ressentir à la fois la frustration des rencontres impossibles et la brutalité énigmatique de la mort qui devient petit à petit quotidienne.

Magnifique film sur une adolescence contrariée, exigeant et ambitieux, le film vient se ranger aux côtés d’autres grandes œuvres sur les vies volées, au hasard Sang et or de Jafar Panahi ou Plaisirs inconnus de Jia Zang Khe. C’est dire s’il a sa place sur grand écran, et si sa découverte est une merveilleuse nouvelle.Les Jours d'avant - photo cour

Publicités

Une réflexion sur “Les vies contrariées

  1. Pingback: Filmer la nuit | de 5 à 7

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s