Abandonnons-la au ciel

Gene Tierney_

La filmographie de Gene Tierney recèle un certain nombre de trésors. Et si l’actrice a tourné avec beaucoup des plus grands réalisateurs de l’âge d’or d’Hollywood, c’est souvent parmi leurs meilleurs films : L’Aventure de Mme Muir de Mankiewicz, Le Ciel peut attendre d’Ernst Lubitsch, Les Forbans de la nuit de Jules Dassin… Dans chacune de ces œuvres, elle inonde ses scènes de sa présence et de sa beauté, en incarnant une féminité très affirmée et très sensuelle mais jamais contrainte par les hommes. Le meilleur exemple de cette force se trouve chez Otto Preminger, où le couple qu’elle forme avec Dana Andrews fait des merveilles dans le dyptique Laura (1944)/ Mark Dixon détective (Where the sidewalk ends, 1950).

L'Aventure de Mme Muir (The ghost and Mrs. Muir), 1947

L’Aventure de Mme Muir (The ghost and Mrs. Muir), 1947

Preminger a tiré idéalement parti des qualités de ses deux interprètes, leur donnant des rôles correspondant parfaitement à ce qu’ils incarnaient physiquement : Dana Andrews, un homme viril, dur, à la limite de la brutalité (sur lequel on s’était déjà arrêté ici) composait avec Gene Tierney qui représentait un personnage indépendant dont les décisions n’étaient jamais dictées par autrui. Dans Laura, c’est elle qui choisit d’écouter ses sentiments et de rejeter ses prétendants au profit du policier aux méthodes peu orthodoxes ; et elle promet à Mark Dixon d’attendre qu’il ait purgé sa peine pour qu’ils se retrouvent ensuite et poursuivent leur vie ensemble. Alors qu’on pourrait y voir une soumission de la femme par rapport à l’homme, il s’agit au contraire de choix forts contrariés par aucune pression sociale*. C’est toute la force d’Otto Preminger que de jouer sur ces ambiguïtés pour donner à ses personnages une grande vérité tout en les caractérisant très clairement – c’était aussi par exemple le cas dans Ambre (1947), où Linda Darnell, seule contre tous mais sans jamais céder aux compromis, partageait un moment la route de Cornel Wilde, qui n’avait pas sa force pour la suivre dans son indépendance.

Laura (1944)

Laura (1944)

C’est justement quand elle est face à Cornel Wilde qu’on réalise à quel point Gene Tierney s’épanouit dans la contradiction. Dans le film de John M. Stahl, Péché mortel (Leave her to heaven, 1945), elle joue le rôle d’une femme apparemment fragile qui manipule un homme au point de le détruire. Une histoire d’amour idyllique qui a démarré sur un coup de foudre vire petit à petit au cauchemar quand la femme, possessive et obsessionnelle, déploie toute son énergie pour n’avoir son mari que pour elle et écarter ses rivaux – c’est-à-dire toute personne ayant de l’importance pour lui, et notamment son frère. La vulnérabilité de Cornel Wilde rendant toute résistance impossible, le film semble avancer à sens unique. En donnant une telle puissance destructrice à Gene Tierney, il empêche de créer une résistance à son énergie naturelle. Pourtant, l’actrice n’a pas composé qu’avec des personnages masculins virils et autoritaires : dans Les Forbans de la nuit, Richard Widmark était un escroc à la petite semaine qui cumulait les échecs et les mensonges ; mais il poursuivait une insaisissable utopie, et sa capacité à rêver envers et contre tout forçait l’admiration de sa compagne. Le personnage de Cornel Wilde, trop naïf et trop terre-à-terre, ne peut rien faire d’autre que subir.

Péché mortel (Leave her to heaven), 1947

Péché mortel (Leave her to heaven), 1947

Cet exemple montre toute l’importance de savoir composer avec les qualités de ses acteurs pour ne pas perdre les subtilités qui leur donnent leur force. Revenu récemment sur nos écrans, Pandora d’Albert Lewin (1951) en est un exemple presque plus criant : Ava Gardner est ce personnage qui brise les cœurs en série, mais elle n’est entourée que d’hommes soit trop soumis, soit trop fiers, soit trop fous. Elle trône au milieu d’eux lascive et ennuyée, condamnée au mieux à de la bienveillance, au pire à du mépris pour des manifestations d’amour sans grandeur. Son aura naturelle sans cesse surlignée perd de sa force ; et la véritable beauté du film est en fait chez James Mason, distant, discret, dont la présence impressionne d’autant que rien ou presque n’est fait pour le mettre en avant. Heureusement, comme ce fut le cas de nombreuses fois pour Gene Tierney, un réalisateur plus inspiré donnera quelques années plus tard à Ava Gardner un chef-d’œuvre à la hauteur de son talent et de sa beauté : elle sera La Comtesse aux pieds nus de Mankiewicz.

Ava gardner

*Entre ces deux films, la Mme Muir de Mankiewicz fait le choix de l’irrationnel, contre toutes les convenances ; mais Preminger, en restant dans le réel, donne encore plus de force à cette détermination.

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