La tristesse et la beauté

Le Quartier du corbeau et Amour 65, de Bo Widerberg_

L’an dernier, la réédition de trois films de Bo Widerberg sur nos écrans était, pour ceux qui ne le connaissaient pas (dont j’étais), l’occasion d’un éblouissement : la dure et touchante chronique du Péché suédois, l’émerveillement esthétique d’Elvira Madigan et la finesse de la puissance d’Adalen 31 permettaient de découvrir trois aspect d’une filmographie qui s’annonçait à la fois riche, diversifiée et très cohérente. Et, par la même occasion, incontournable. Bo Widerberg, acte II : Le Quartier du corbeau et Amour 65 arrivent aujourd’hui dans nos salles (en attendant Joe Hill dans quelques mois). L’occasion de constater que l’équilibre entre diversité et cohérence se prolonge, et de confirmer l’importance de l’oeuvre d’un réalisateur trop ignoré.

Quartier du corbeau 2

Le Quartier du corbeau est son deuxième film après Le Péché suédois dont il est une forme de variation. Il retrouve en effet une jeunesse désenchantée, suivant cette fois un personnage masculin (incarné par Tommy Berggren) dont le rêve est de devenir écrivain. Dans un environnement de grande pauvreté, entouré d’un père alcoolique et d’une mère accablée par le travail, il rêve que sa vocation permette au monde de connaître la situation du quartier pour que les choses changent. À la liberté formelle du Péché succède ici une précision de la mise en scène qui décrit minutieusement la vie du quartier, le quotidien de la famille, les espoirs et les déceptions du jeune auteur… Cependant, ni académisme ni illusion documentaire : le réalisme ne sert pas un exposé sur la pauvreté des villes ouvrières suédoises dans les années 30. Widerberg ne se contente pas de montrer une situation, il s’applique à nous faire partager le combat quotidien de ceux qui en sont au cœur. Et, aussi dur que soient ses histoires, il reste guidé par une idée qui semble son moteur film après film : il existe une autre voie que celle de la résignation – quitte à sacrifier ce qui compte le plus s’il n’y a pas d’autre moyen d’y échapper, comme dans ce quartier écrasé par sa pauvreté. Chez Widerberg, les choix ne sont jamais faciles ni gratuits ; c’est ce qui rend magnifique la détermination de ses personnages.

Quartier du corbeau

Les choix, c’est l’enjeu central d’Amour 65, dans lequel un réalisateur subit une panne d’inspiration au moment de commencer un tournage, et tombe dans une forme d’errance. Il perd ses certitudes, vit une relation extra-conjugale passionnelle tout en semblant développer une insensibilité au monde. Plus théorique, le film livre une réflexion sur le rapport entre la vie et la création, tout en se gardant bien d’y apporter des réponses : Widerberg ne s’en préoccupe pas, son héros étant (heureusement) plus attaché à chercher un sens à sa démarche et une légitimité à ses choix. Dans une forme d’exercice de style, la caméra du réalisateur Widerberg épouse les incertitudes d’un personnage qui ne tourne plus, obsédé par le monde qui l’entoure sans jamais parvenir à le saisir. Le résultat est troublant, labyrinthique, et pourtant on voit émerger, par touches, quelques points d’attache dans ce chaos personnel de l’artiste : le lien qui le rapproche l’ex-mari de celle qui a été sa maîtresse, comme deux personnes rapprochés par la même mélancolie ; ou l’amitié évidente et réconfortante entre la femme trompée et une amie du couple… Tout n’est pas qu’opposition, conflits et incertitudes. Pour Widerberg, ici comme ailleurs, la vie réserve ces répits dans les tempêtes les plus obscures.

AMOUR-65-3-©-Malavida

Au-delà de l’aspect protéiforme de cette filmographie, Le Quartier du corbeau était dans la continuité de la rétrospective de l’an dernier, avec cette façon d’affronter les tragédies de la vie avec détermination et énergie même dans les moments les plus désespérés. Amour 65 est un cas à part qui apporte un bel éclairage à l’ensemble : sous la forme d’un manifeste, le réalisateur semble vouloir nous rappeler que l’évidence et la beauté que l’on retrouve dans son œuvre sont le fruit d’une solitude et d’une douleur. Ce qui rend d’autant plus émouvant l’optimisme serein et éclairé qui illumine chacun de ses films.

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