Entretien avec Paul Vecchiali (2ème partie)

Février nous avait donné l’opportunité de voir sur les écrans quatre films de Paul Vecchiali, qu’il avait réalisés dans les années 70. C’était aussi l’occasion de partir à la rencontre de son réalisateur pour un entretien au cours duquel il parlait de son rapport à ses films et où il revenait dans le détail sur le magnifique Nuits blanches sur la jetée. Alors que quatre nouvelles reprises sont attendues la semaine prochaine (dont le superbe Once more, réalisé en 1987), voici la deuxième partie de cette discussion, qui parcourt de façon assez décousue mais passionnée le cinéma français et américain – décousue parce que passionnée, sans doute… Et où il sera question de patrimoine cinématographique, de politique des auteurs, de cinéastes surestimés et de chefs-d’œuvre – parce que c’est quand même pour eux qu’on aime le cinéma.

Paul Vecchiali dans Once more (1987)

Paul Vecchiali dans Once more (1987)

Remontrer les films, c’est une ouverture à d’autres méthodes, à d’autres visions. On peut se nourrir de cette diversité ; or, il y a un oubli du patrimoine, et les références elles-mêmes sont formatées. Quand on pense aux listes des 100 plus beaux films, par exemple, c’est toujours les mêmes qui reviennent…

Je suis très admiratif du travail des Inrockuptibles, mais quand je vois leur liste des 100 films français… Pas un Grémillon ! Ils sont fous ! Déjà, La Maman et la putain en tête, je ne comprends pas ; c’est un film intéressant qui a marqué l’époque, on retrouve toute la Nouvelle vague, mais qu’est-ce que c’est par rapport au Mépris, Pierrot le fou, A bout de souffle, ou Lola ? On retrouve à la 18ème place L’Inconnu du lac ?! Je ne comprends pas qu’en faisant une réflexion sur les cent meilleurs films français, qu’on élimine comme ça un passé pour des petites choses… J’admire beaucoup Guiraudie, Ce vieux rêve qui bouge est pour moi un chef-d’œuvre mais s’il continue dans cette direction il va se perdre. Je l’ai vu quatre fois, parce que j’aime beaucoup Guiraudie et que j’essaie de comprendre. Quand j’ai vu Parking de Jacques Demy, je suis sorti en pleurant en me demandant comment un tel cinéaste pouvait rater un film à ce point. Dieu sait que Jacques Demy est un des plus grands cinéastes de la Nouvelle vague avec Godard et Rohmer. Le reste… Ce n’est pas qu’il n’y a pas des bons films, mais il n’y a pas cette force de l’ensemble de l’œuvre. Chez Demy il y a une forme de maîtrise, ironique en même temps… Il y a tout ce que j’aime dans le cinéma. Et il y a Godard… Le Mépris, c’est une critique, au sens large du terme, du cinéma américain. Et Passion, c’est une critique au sens large du terme du cinéma européen. J’ai trouvé dans Passion les mêmes morceaux du Requiem de Fauré avec les mêmes mouvements d’appareil (que dans Corps à cœur, ndr). Est-ce un questionnement, une attaque… C’est flou et c’est bien. Il a réfléchi sur ce qu’était le cinéma européen dans ce qu’il a de plus caractérisé.

Passion (1982)

Passion, de Jean Luc Godard (1982)

Les Cahiers du Cinéma, auxquels j’ai appartenu, avaient un préjugé contre le cinéma français des années 30. Ils ne le connaissaient pas, en fait ; s’ils le connaissaient, ils ne l’avaient pas vraiment dans la tête. Et ils avaient tellement envie de promouvoir la politique des auteurs – c’était les hitchcocko-hawksiens. Hawks, ça va, mais Hitchcock… Quand je leur parlais de cinéma français, ils me regardaient bizarrement… Et il y a 3-4 ans, il y a eu un numéro des Cahiers spécial Grémillon.

C’est surprenant que cette fameuse politique des auteurs ait créé des références très figées qui ne sont pas toujours comprises, quand on les voit seules hors contextes. Je pense à Citizen kane par exemple.

Moi je le trouve très mauvais ! Il y a un système Wells qui m’énerve, les caméras par terre, etc…

Quoi qu’on en pense, on peut comprendre l’intérêt historique d’un film qui, au moment où il sort, bouscule des codes ; mais hors contexte, c’est un film qui est parfois admiré de façon automatique parce qu’on nous l’apprend.

C’est vrai que c’est un film important. Ce n’est pas un bon film, mais c’est un film important.

De la même façon, Hitchcock est systématiquement porté aux nues. Alors que, pour revenir à Grémillon, on a très peu l’occasion de voir ses films. En mettant en avant certains réalisateurs, Renoir par exemple, la politique des auteurs a laissé dans l’ombre de nombreuses œuvres.
Elle les a évacuées. En dehors de ce que vous dites, que je trouve très juste, je pense que la politique des auteurs a été absolument indispensable pour faire comprendre aux gens que le réalisateur pouvait être un auteur même s’il n’écrivait pas son scénario. Ensuite, il a fallu se rendre compte qu’il pouvait y avoir des plans « auteurs » dans des films « non-auteurs », et des plans « non-auteurs » dans des films « auteurs ». Et quand il n’y a que des plans auteurs dans des films auteurs, c’est immense : c’est Ophüls, Grémillon… Mais pas Renoir. Renoir, il y a des erreurs, des grossièretés – enfin, quand je dis ça, c’est moi qui parle. Hitchcock, il y a Les Oiseaux, Les Amants du Capricorne… C’est très beau. Mais Hitchcock n’est pas un homme à écriture filmique. C’est un truqueur, il est très habile, il truque tout le temps – La Corde, ce film à un plan-séquence qui est une blague… Et il travaillait toujours sur story-board.

C’est pour vous une mauvaise méthode ?

C’est une contrainte !

Fritz Lang travaillait également sur story-board. Vous aimez Fritz Lang ?

Pas tout, mais beaucoup. J’aime beaucoup Le Tigre du Bengale, Le Tombeau hindou. J’aime énormément tous les Mabuse. J’aime beaucoup The Big heat (Règlements de comptes, 1950).

Règlements de comptes (1950)

Règlements de comptes (1950)

C’est mon préféré de sa période américaine.
Ça l’a été longtemps, mais je me suis aperçu que le côté Gloria Grahame, le bien et le mal avec la brûlure sur le visage… C’est son défaut, il est très expressionniste. Dans Fury, on voit des plans de poules qui caquettent avec des femmes qui bavardent… Mais il y a beaucoup de choses qui me plaisent. Et il y a le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre, Moonfleet. Moi j’adore, on n’a jamais fait quelque chose d’aussi beau sur l’enfance. C’est magnifique. Je trouve la fin d’une grandeur, d’une beauté… Mais sur la fin… La cinquième victime, ou L’Invraisemblable vérité

Que je n’ai pas du tout aimé, j’ai l’impression que le défaut de Fritz Lang y était exacerbé : son intelligence sclérose le film.

Absolument.

Pour en revenir au cinéma français, il y a un cinéaste que je ne vous ai jamais vu citer, alors que je trouve que sa démarche et la vôtre ont des correspondances, c’est Alain Resnais.

On était très soucieux l’un de l’autre… Je trouve chez Alain Resnais un reste de cérébralité de la Nouvelle vague qui est très présente, sauf quand il fait Pas sur la bouche et là c’est génial. Mais il est quand même assez documentariste. Quand on voit Hiroshima mon amour, que j’adore, c’est quand même un documentaire sur Duras. Mon oncle d’Amérique, il y a un aspect très théorique, entomologiste… On va de film en film comme ça. Il y en a un que je déteste, c’est L’Amour à mort.

En revanche, celui qu’il a fait juste après, Mélo, est formidable.

Il est très beau mais si un jour vous voyez la version de Paul Cziner vous changerez d’avis. Il y a plus de vie dans le film de Cziner. C’est beau, mais quand on a vu le film de Cziner…

L’avantage de réalisateurs qui ont des démarches de chercheurs, c’est que même un film comme par exemple Providence pour Resnais, que je trouve raté, ont un intérêt.

C’est marrant que vous disiez ça : j’ai vu coup sur coup Providence et La Vie privée de Sherlock Holmes, de Billy Wilder. J’ai beaucoup aimé Providence, et quand j’ai vu La Vie privée de Sherlock Holmes, je me suis dit : « Il faut que je revoie Providence parce que je crois que je me suis planté ». Je l’ai revu et j’ai dit : « Non, ce n’est pas bien ».

La vie privée de Sherlock Holmes, Billy Wilder (1970)

La vie privée de Sherlock Holmes (1970)

La Vie privée, c’est sublime ! Sept ans de réflexion, Irma la douce, ce n’est pas bien du tout. Mais Avanti, quel bonheur ! La Scandaleuse de BerlinLa Garçonnière, c’est superbe. J’aime beaucoup, mais c’est un cran en-dessous d’un de mes dieux : Lubitsch.

Un de mes Wilder préférés est Ariane, un hommage à Lubitsch.

Moi je ne l’aime pas. Bien qu’il y ait pour moi l’un des plus grands acteurs qui ait jamais existé, Gary Cooper. Vous savez ce que disait Ophüls ? Il y a beaucoup de très bons acteurs, et il y a quatre acteurs/actrices géniaux : Jean Gabin, Danièle Darrieux, James Mason et Gary Cooper. Ce sont les quatre incontournables avec qui on peut faire n’importe quoi. Ils sont toujours là, et jamais les mêmes.

Ophüls n’a pas tourné avec Gary Cooper.

Non. Il y a Gabin dans Le Plaisir, et il faut voir Gabin dans Le Plaisir ! Darrieux, j’ai du mal à en parler. Et James Mason, qui est un acteur aigu formidable. Darrieux et James Mason ont fait L’Affaire Cicéron de Mankiewicz ensemble. Je ne suis pas très Mankiewicz, je sens trop le scénariste, sauf dans deux films : L’Affaire Cicéron, et Mrs Muir qui est un des plus grands chefs-d’œuvre américains pour moi. Ce n’est plus possible pour moi de le voir parce que je pleure dès le début. La première fois que je l’ai vu, j’ai commencé à pleurer devant l’aspect proustien du film, avec les initiales qui s’érodent petit à petit… Pour trouver ça il faut être un génie.

Vous parliez de Grémillon, que je connais peu, mais j’ai été très marqué par La petite Lise.

J’ai fait trente masterclass sur La Petite Lise ! C’est marrant que vous en parliez car je me suis aperçu, à Saint-Pétersbourg dans la maison de Dostoïevski, que le plus dostoïevskien des films français c’était La Petite Lise. Vous avez le bagne – lui y est allé -, et vous avez l’assassinat de Crime et châtiment avec le prêteur sur gage. Et cette nuit constante… C’est un immense chef-d’œuvre. J’aime pratiquement tout chez Grémillon, celui que j’aime le moins c’est Lumière d’été. Je sens une volonté de démarquer le bourgeois du travailleur, je sens trop le système. Ça vient du scénario surtout.

Remorques, de Jean Grémillon (1941)

Remorques (1941)

S’il fallait retenir un seul Grémillon ?
Remorques. Je l’ai vu 400 fois – c’est approximatif… Mais souvent j’ai un manque, il faut que je le revoie. C’est un film d’une telle richesse.  C’est joué de façon incroyable, c’est filmé comme Grémillon sait le faire, avec une immense humilité et une précision incroyable. Les petits cailloux du petit poucet qui ne privilégient pas une lecture, ça m’a beaucoup aidé pour Nuits Blanches. Vous l’avez vu ?

Non.

Vous allez avoir beaucoup de plaisir… Je vous envie !

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