L’homogamie du homard

The Lobster, de Yorgos Lanthimos (2015)_

Il y a deux façons de ne pas être d’accord sur un film : d’un côté, ne pas y voir la même chose, ne pas en faire la même lecture, et interpréter différemment ce qui se passe à l’écran. De l’autre, avoir la même compréhension des intentions de l’auteur, et ne pas en tirer les mêmes conclusions… C’est le cas ici, où l’invité défend le film pour les raisons pour lesquelles je le critiquerais. Autre plaisir du jeu d’écriture, autre intérêt du débat.

Par Jimmy Ménez

Dans The Lobster, Yorgos Lanthimos nous présente une société dont la particularité est de ne pas tolérer le célibat. Le film commence par la séparation entre David et sa femme après onze ans et un mois de relation. Elle le quitte pour un autre homme, bizarrement la seul question qu’il lui pose est : « Porte-t-il des lunettes ou des lentilles ? » Le décalage avec notre réalité est déjà là. David se rend ensuite dans un hôtel de luxe, il aura quarante-cinq jours pour se trouver une nouvelle compagne sous peine d’être transformé en l’animal de son choix. Lors de l’entretien, à son arrivé, il choisi le homard.

THE LOBSTER KEY - Photo Despina Spyrou-0-2000-0-1125-cropL’anticipation et la métaphore permettent à The Lobster de questionner la société contemporaine et une certaine vision normative du couple. Derrière les rencontres forcées et organisées au sein de l’hôtel, on devine une critique des rencontres modernes par le biais d’internet. En effet, chaque nouveau résident doit partager ses attentes et ses envies en public, comme il le ferait sur le profil d’un site de rencontre. Étrangement, la rencontre amoureuse est ici réduite à la recherche de points communs, pour le moins ridicules, entre les futurs partenaires : saigner du nez régulièrement, boiter, avoir de beaux cheveux ou encore une absence totale de sentiments. Ici, il n’y a pas de place pour le romantisme. Les relations sont totalement aseptisées, comme le prouve la séquence durant laquelle David simule le fait de ne ressentir aucun sentiment pour se mettre en couple avec une femme insensible qui loge dans l’hôtel. Mais elle finit par démasquer sa supercherie en tuant son chien (qui se trouve être son frère transformé, après avoir échoué dans sa recherche de l’âme sœur deux ans auparavant). Au final, le vieil adage l’emporte : mieux vaut être seul que mal accompagné. David se venge de l’affront et s’enfuit pour rejoindre les solitaires.

Les solitaires, un groupe en opposition avec l’obligation d’être en couple, vivent reclus dans la forêt. Chez eux, tout rapprochement sentimental s’avère être sévèrement punit. Entre l’obligation et l’interdiction d’être en couple, David n’a pas sa place dans ce monde, surtout qu’il rencontre une femme, qui comme lui est myope et dont il ne tarde pas à tomber amoureux. On comprend alors que la question posée à son ex-femme au début film n’était pas gratuite : dans la société que nous propose Yorgos Lanthimos, le couple ne semble pouvoir exister que si les deux partenaires possèdent un handicap, un attrait physique ou psychologique commun. En cela, le film dénonce l’homogamie à l’œuvre dans la rencontre amoureuse dans nos sociétés occidentales. En réduisant celle-ci à des similitudes aussi stupides que le groupe sanguin ou un défaut de prononciation, le réalisateur met le doigt sur nos propres faiblesses et sur le ridicule de nos critères dans la recherche de l’amour. Là encore, on pense aux rencontres déshumanisées par Internet.

LobstercouvL’inclinaison amoureuse de David pour la femme myope est partagée, mais demeure prohibée par le reste des solitaires. Ils se retrouvent donc obligés de se voir en cachette, et, de construire leur propre langage pour communiquer lorsqu’ils sont en compagnie d’autres personnes. En mettant en scène la complicité de cette idylle naissante, le réalisateur laisse de côté son cynisme et amène une part de romantisme dans un monde ou celui-ci semblait ne plus avoir sa place. Au final leur amour, bien qu’autorisé par leur myopie commune, selon les codes sociaux-culturels du film, dépasse cette simple détermination. Leur attirance et leur attraction se construit ailleurs, dans les jeux de regard et dans des actes : elle lui sauve la vie, il chasse des lapins pour elle, ils dansent ensemble sur un morceau de Nick Cave. La découverte de leur relation, par la chef des solitaires, amène un terrible châtiment. La femme myope est rendu aveugle par le biais d’une intervention chirurgicale. Leur amour semble pendant un temps être perdu : puisqu’elle n’est plus myope, ils n’ont plus de points communs et semblent ne plus pouvoir s’aimer dans cette société qui est la leur. L’homme fait le choix de sacrifier à son tour sa vue, pour qu’ils puissent (peut-être) vivre ensemble. Derrière la violence de cette image se dévoile la preuve d’un amour inconditionnel, ne dit-on pas d’ailleurs que l’amour est aveugle ? Sous son cynisme, Yorgos Lanthimos se révèle être un grand cinéaste romantique perdu dans une époque où le romantisme n’a plus vraiment sa place.

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