2015, année d’émerveillement

Hombourg

Le Prince de Hombourg, de Marco Bellocchio

Le meilleur film sorti dans les salles en 2015 a été produit en… 1997. Sélectionné à Cannes cette année-là, Le Prince de Hombourg de Marco Bellocchio n’avait pas trouvé de distributeur est n’est arrivé sur nos écrans qu’au printemps dernier sous la forme d’une reprise. Adaptation de la très belle pièce d’Heinrich von Kleist, le film est un émerveillement esthétique – le fait que son héros soit somnambule n’y est pas étranger, Bellocchio jouant à merveille de la confusion entre le rêve et la réalité. Les très rares modifications apportées au texte original créent des séquences d’une grande beauté, apportant une nouvelle preuve que le réalisateur s’est imprégné de la pièce de la plus belle façon. Il s’agit d’un chef-d’œuvre comme on en voit peut-être un ou deux par an, parfois moins, et qui vient bousculer la hiérarchie dans nos listes de plus beaux films de l’Histoire (comme l’avait été, en 2014, la découverte de Charulata de Satyajit Ray).

Derrière cet éblouissement sans concurrent, il y a dans ce top 2015 une absence notable : aucun film américain parmi les 10 élus – alors que les classements de la presse leur réservent une belle place. Vice-versa est un Pixar assez réussi, mais son scénario finit par s’égarer dans son concept et empêche le film de s’ouvrir tout à fait, un peu pris au piège de l’exercice de style. Mad Max Fury road, acclamé à peu près partout, raconte une belle histoire noyée sous un parti pris esthétique épuisant et pas toujours heureux – à partir de quand aura-t-il l’air daté ? Bennett Miller déçoit avec Foxcatcher, un film aussi figé que le maquillage de Steve Carrell et dont la lenteur ne fait naître aucune ampleur. Pas de Woody Allen, le seul point positif de L’Homme irrationnel étant qu’on retournera en courant à ses chefs-d’oeuvre pour oublier son manque d’ambition formelle, désormais routinier, au service d’un discours pseudo-philosophique bâclé. Et pas de Michael Mann même si ce dernier continue de croire à l’enchantement d’une histoire sans jamais l’alourdir de cynisme ou d’intelligence insensible : Hacker, bancal et imparfait, n’en reste pas moins un des bons plaisirs de l’année.

Hacker

Hacker, de Michael Mann

Mia madre n’est pas non plus dans la liste. Porté notamment par une actrice magnifique, bien entourée de John Turturro cette fois exaspérant avec plaisir et de Nanni Moretti ici discret, le film peine pourtant à articuler le drame personnel que vit la réalisatrice alors qu’elle est en plein tournage. Entre sa personnalité, son ambition artistique, son rapport à sa famille, son rapport à la mort, la base est riche, presque trop ; entre raccourcis et parallèles maladroits, le trop-plein de sujets dessert l’ensemble. La réalisation complètement dépersonnalisée laisse le sentiment d’un film qui, s’il est parfois touchant, ne se sera pas assumé, peut-être par pudeur.

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Les Mille et une nuits, de Miguel Gomes

Les moments marquants de 2015 étaient définitivement du côté du cinéma d’auteur. Le retour de Paul Vecchiali avec ses Nuits blanches sur la jetée accompagnées d’une rétrospective en était un ; la fable spectaculaire et hors normes de Miguel Gomes, Les Milles et une nuits, en était un autre. Les habitués Jia Zhangke, Apichatpong Weerasethakul et Tariq Teguia ont été pour notre grand plaisir fidèles à leurs standards d’ambition et de beauté : leur regard et leur sensibilité continuent film après film de nous baigner dans une haute idée du cinéma. Quant à Arnaud Desplechin, il livre avec Trois souvenirs de ma jeunesse l’une de ses meilleures œuvres, accidentée et pleine de surprises, mais surtout pleine de vitalité. Du côté des absents, A la folie de Wang Bing, Sur l’autre rive de Kiyoshi Kurosawa et Une jeunesse allemande de Jean-Gabriel Périot seraient dans un top 15.

Il y a un point commun aux meilleurs films de cette année : ce sont ceux de conteurs qui, à l’image de Miguel Gomes, croient en l’émerveillement pour nous raconter le monde. Recherche d’identité et de souvenirs à travers le temps et les pays ; mélange du réel et de l’imaginaire ; invocation des mythes… Le Bouton de nacre de Patricio Guzman synthétise cette tendance, en mêlant de vieux mythes indiens, les massacres des colonisateurs, puis ceux de la dictature de Pinochet, dans un geste d’une formidable poésie. Son documentaire nous entraîne dans un voyage à la fois terrible et magnifique, où les histoires isolées, les événements et les légendes se répondent à travers le temps.

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Le Bouton de nacre, de Patricio Guzman

Là où Vice-versa cherche à tout prix à mettre des formes sur l’ineffable, ces conteurs choisissent de laisser sa libre place à l’onirisme et à l’inconnu. Jouant avec nos perceptions, ils ouvrent devant nos yeux des perspectives intemporelles – pas si étonnant que le plus beau film de l’année ait près de 20 ans.

Hors-catégorie : Le Prince de Hombourg, de Marco Bellocchio

Le top 10 :

1. Révolution Zendj, de Tariq Teguia

2. Trois souvenirs de ma jeunesse, d’Arnaud Desplechin

3. Le Bouton de nacre, de Patricio Guzman

4. Nuits blanches sur la jetée, de Paul Vecchiali

5. Au-delà des montagnes, de Jia Zhangke

6. Les Mille et une nuits, de Miguel Gomes

7. Cemetery of splendour, d’Apichatpong Weerasethakul

8. La Bataille de la montagne du Tigre, de Tsui Hark

9. Les Merveilles, d’Alice Rohrwacher

10. Summer, d’Alanté Kavaité

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Révolution Zendj, de Tariq Teguia

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