Délit d’archaïsme

Court (en instance), de Chaitanya Tamhane_

Alors que tous les regards semblent déjà tournés vers la Croisette, la vie continue dans les salles, envers et contre tout, et il est toujours possible de découvrir sur les écrans une pépite à l’ombre des projecteurs cannois. C’est cette semaine le cas de Court (en instance), film indien réalisé par Chaitanya Tamhane qui avait remporté au 71ème festival de Venise le Lion du futur (la Caméra d’Or locale) ainsi que le prix Orizzonti du meilleur film, avant une belle carrière en festival. Précédé de cette belle carte de visite, il sort enfin dans nos salles : l’occasion de découvrir une œuvre à la fois sensible et précise, drôle et terrible, faite de minimalisme et de grandeur.

Court_Still_5

Suite à la mort d’un ouvrier dans une bouche d’égout de Bombay, un chanteur contestataire est arrêté, accusé d’avoir par ses chansons incité l’homme au suicide. Commence un long procès qui se noie entre la mauvaise foi de la procureure, la présomption de culpabilité de l’accusé, les décisions plus ou moins arbitraires du juge, les témoignages douteux… Face à cette machine a priori terrifiante d’absurdité, l’avocat se démène pour sauver ce qui s’apparente à une parodie de justice. Or, si certains passages prêtent à sourire, voire à rire, tant les arguments avancés semblent ineptes et les libertés fondamentales ignorées avec l’aplomb le plus improbable, il ne s’agit en aucun cas d’une parodie du système judiciaire indien, mais de sa représentation fidèle.

Le droit et son application sont d’excellents révélateurs de l’état des libertés individuelles dans une société. Ici, le constat est terrifiant. Car ce qui se joue dans le réquisitoire qui cherche à condamner la personne plutôt que l’acte, dans les choix du juge de retenir ou non les objections, dans l’invocation de lois archaïques, c’est l’état de la démocratie indienne. Ce qui est jugé via le motif d’incitation au suicide, c’est purement et simplement la liberté d’expression. La loi condamne tout ce qui peut porter atteinte au bon fonctionnement de la société : le moindre écart peut rapidement être considéré comme un trouble à l’ordre public. Pourtant, Court (en instance) montre que le processus juridique n’est pas complètement arbitraire ; le contrepoint est possible, mais au nom d’efforts et de moyens importants, car dans un tel cas l’accusation part toujours avec plusieurs longueurs d’avance.

Court_Still_6

Ne se limitant pas aux audiences, le film suit les protagonistes dans leur quotidien, que ce soit en famille, dans Bombay, en vacances… Et fait apparaître une autre complexité : celle d’une société encore très marquée par l’héritage des castes. De nombreuses subtilités échappent certainement au spectateur non indien ; mais les tutoiements ou vouvoiements, les langues utilisées dans les échanges (ainsi qu’au tribunal), les habitations, l’accès aux loisirs, sont autant de marqueurs sociaux omniprésents. En nous immergeant dans le décor, Chaitanya Tamhane dresse un portrait complexe d’un pays en pleine mutation et entrant de plain-pied dans la modernité, tout en s’appuyant sur des lois d’un autre âge et des codes sociaux invisibles mais déterminant le quotidien de tous.

Il se dégage du film à la fois une grande rigueur et une grande spontanéité. La sobriété du ton masque à peine une sensation d’urgence qui semble avoir guidé le réalisateur. C’est ce qui fait la force du film : sans esbroufe, mais grâce à des petites touches bien senties, il est beaucoup plus qu’une simple peinture pittoresque d’un système judiciaire. Par ce biais, il pointe du doigt le dysfonctionnement d’un État dépassé par la modernité et montre une société qui, sur le chemin de la démocratie, échoue encore très largement à donner ses chances à tous. Au-delà de cet exemple, Court (en instance) donne la possibilité de se poser la question des libertés individuelles et de l’égalité devant la loi, en Inde ou ailleurs. En ces périodes troubles, c’est autrement plus précieux qu’une montée des marches.

Court_Still_7

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s