Critiques cannoises : beauté et démesure

Le Festival de Cannes touche à sa fin. Comme chaque année, il aura offert ses montées des marches, ses plus belles robes, ses plus belles stars, ses soirées folles, et ses films. Dans ce qui apparaît vu de l’extérieur comme une forme de délire collectif, le plus savoureux est le jeu des spectateurs, critiques ou non, pris dans un tourbillon de séances de prestige, et brûlant de partager leurs émotions dès leur sortie de salle. Quelques passages réguliers sur Twitter, quelques lectures de compte-rendu suffisent à mesurer l’ampleur du phénomène. Quand on en est loin, c’est un pur plaisir.

Car si à Cannes le principe pour un critique est de voir (des films), il est aussi d’être vu (par les confrères, par les lecteurs, par les professionnels). Et de pouvoir proposer LA critique, LA formule qui deviendra une référence. Être celui qui a mieux compris, mieux aimé ; ou au contraire, qui a vu la supercherie derrière l’esbroufe… C’est le déferlement des avis dont on se demande s’ils ne sont pas donnés parfois avant la fin du film, tant la réactivité des spectateurs est spectaculaire. Sur Twitter, la limite aux 140 caractères limite techniquement l’expression d’une critique élaborée ; l’inconvénient, pendant Cannes, c’est que la profusion d’avis sur un nombre très élevé de film rend la masse indistincte ; le lecteur est noyé dans un brouillon d’expression dans laquelle il ne sait plus quelle œuvre serait concernée par quoi. On oscille de l’extase d’avoir l’impression de découvrir un chef-d’œuvre tous les matins (« Du pur Cinéma » (notons le « C »), « Une leçon de cinéma et un sommet d’émotion ») à l’élimination péremptoire (« très beau mais très vain », « brouillon et raté », « embarrassant, très embarrassant… ») en passant par les « voici ce que le reste du monde dira du film » (« ne croyez pas ce que vous allez entendre », « [titre de votre choix] ne laissera pas indifférent », « du grand art pour qui sait voir »). Pour les films, c’est une communication plus ou moins efficaces : le lecteur confond vite les titres, ne sait plus qui a réalisé quoi, est abreuvé d’avis contraires, aperçoit des tableaux d’étoiles qui ne reflètent pas ce qu’il a lu…

Ce qui est savoureux avec ces étoiles, c’est l’impatience de les attribuer aux films dont on sait qu’il faut les avoir vus. Le critique, à Cannes, semble avoir l’illusion de pouvoir faire ou défaire un palmarès. Et de crier au scandale ou au chef-d’œuvre, avec une demi-mesure très limitée. Dans la tradition de huer ou d’ovationner, on ne sait pas ce qui tient plus du sentiment réel, de l’engouement collectif ou de la pose. Et tout va vite, très vite, il ne faut pas louper le coche, la durée de vie d’un avis est de quelques jours maximum. Les films de Woody Allen et de Bruno Dumont, qui ont récolté les louanges à leurs sorties (il y a une semaine, une éternité !) ont comme d’autres déjà disparu des radars cannois, recouverts par les Almodovar, Winding Refn, Assayas, Dolan… On les retrouvera peut-être au palmarès (enfin pas Café society, hors compétition), ils auront l’air de vieux souvenirs. Cette frénésie est d’autant plus étonnante quand on ne voue pas d’admiration particulière aux réalisateurs concernés. Mettons-y un peu de mauvaise foi. A part Télérama, tout le monde ou presque sait que le dernier chef-d’œuvre de Woody Allen a au moins 30 ans, son dernier grand film une vingtaine d’années. Ma Loute fait l’objet d’une hallucination collective liée sans doute à l’originalité du ton et de la forme, mais confirme malheureusement que l’originalité n’est pas un gage de qualité. Dolan enchaîne les films bourrés d’esbroufe où son premier degré est vu par ses fans comme une façon de réinventer le cinéma. Almodovar se cherche en vain depuis Parle avec elle. Assayas est l’éternel cinéaste intéressant qui ne se transcende jamais. Quant à Winding Refn, on n’essaie même pas d’expliquer ce qui justifie un enthousiasme de la part des spectateurs. Alors oui, quand on attend beaucoup de réalisateurs essoufflés ou qui n’ont jamais été géniaux, il devient assez facile d’être déçu.

Cette parenthèse ronchonne refermée, continuons à regarder ce qui se passe sur Twitter les jours qui suivent : nous constatons petit à petit que les avis se nuancent, que certains mettent de l’eau dans leur vin, que d’autres qui s’étaient d’abord tus racontent comment un film les hante… Alors que restera-t-il de cette formidable agitation lors de la sortie en salles ? Et comment faire confiance à une ovation ou à des huées, quand il semble à peu près inhumain d’ingurgiter trois ou quatre films quotidiennement sans perdre tout sens critique ? Là où seul le recul permet d’éclaircir les émotions, les festivaliers sont dans l’urgence. Ce tourbillon de vanité crée un buzz qui sera tout à fait oublié l’année prochaine (et même bien avant). On peut en tirer la conclusion suivante : Cannes n’est pas l’endroit idéal pour voir des films, c’est même peut-être le pire (si ce n’est les films invisibles ailleurs, évidemment). Pourtant, cette démesure et cette subjectivité ont quelque chose de rafraichissant ; car se laisser aller à son enthousiasme fait partie des plaisirs de l’amoureux de films. Essayer de convaincre la Terre entière de se ruer devant une œuvre est aussi largement motivé par l’envie de faire partager au plus grand nombre ce qui nous a touché (c’est d’ailleurs le principal moteur de ce blog, qui se laisse régulièrement aller très volontairement à l’emphase). Il peut être parfois exaspérant de voir des critiques de titres influents promouvoir des auteurs installés qui ne proposent rien de nouveau (je pense à la comparaison entre Woody Allen et Lubitsch dans Télérama, mêlant référence toute faite, hallucination et ignorance) ; mais un regard un peu plus indulgent pourra aussi voir, à travers l’aveuglement, l’attitude de groupie et la mauvaise foi l’expression d’une passion intacte, pas altérée par le cynisme, et qui s’exprime avec les défauts de la jeunesse.

On peut taper sur les critiques, on peut aussi tout simplement ne pas les lire si on n’aime pas leurs avis ; et on peut se rappeler que même en tant que professionnels, il est plaisant qu’ils restent avant tout amateurs de cinéma. C’est ce qui fait qu’on aime lire ceux qu’on aime, et qu’on adore détester ceux qu’on n’aime pas. Si l’on sait faire le tri et garder un recul sur ce qu’on lit, il est vite évident qu’un critique ne transmet pas la grille de lecture parfaite de l’histoire du septième art ni la vérité sur un film. Avant tout, un critique transmet son amour pour le cinéma. Et c’est déjà énorme.

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